mardi 3 mars 2020


Une noisette, un livre


 Les trois femmes du consul

Jean-Christophe Rufin





Notre cher Aurel a quitté l’Afrique de l’Ouest pour aller vers l’Afrique australe, au Mozambique précisément. Si le consul adjoint est un nomade comme tout diplomate, il a indéniablement une sédentarité de l’esprit : ne jamais changer ses habitudes au gré des déplacements et bien faire comprendre à ses supérieurs que sa fonction principale est de ne rien faire. Ou presque. Seules deux occupations le motivent : les enquêtes pour rendre justice et la musique.

Quelques mois avant de trouver un logement, Aurel Timescu séjourne dans un hôtel de Maputo aussi étrange que bizarre : la Résidence dos Camaroes  a la particularité de n’héberger aucun client. Ceux qui s’y sont risqués ayant déguerpi aussi vite qu’une gazelle devant un lion, le lion étant un vieux félin au pelage tout élimé, passablement lubrique mais toujours rugissant quand il s’agit de donner des ordres. Jusqu’au jour où  ce Béliot  est retrouvé noyé dans sa piscine. Assassiné.
Aurel ne pouvait mieux commencer son nouveau séjour, surtout qu’il trouve enfin un supérieur hiérarchique, Didier Mortereau, à sa convenance, un jeune perdreau qu’il tentera d’utiliser comme pâte à modeler grâce à la dextérité de ses doigts de pianiste et son infaillible « stratégie de résistance passive ».
Il commence par aller rendre visite à Françoise détenue en prison et accusée du meurtre de son ex-mari. Là, il apprend que Béliot a deux autres femmes, Fatoumata et Lucrecia. Mais c’est sans compter qu’une histoire parallèle se déroule en même temps, un sordide braconnage aussi gigantesque que les éléphants sans défense et Laurel va devoir jouer sans fausses notes… surtout quand l’ambassadeur, Jocelyn de Pellepoix de la Neuville, sera de retour d’Afrique du Sud…

Ce deuxième épisode de l’enquêteur Aurel (le premier étant Le suspendu de Konakry) est un pur délice mêlant évasion, humour et petites piques sur les attitudes humaines et les méandres dans lesquels elles se fondent, se confondent. Sans jamais quitter le travail de limier qu’effectue le consul au gré de ses humeurs, de la quantité de vin blanc ingurgité et de ses inspirations musicales, des Beatles à Johnny Halliday en passant par Schubert, Satie, Chostakovitch, le tout avec la maestria d’un Barenboim qui donnerait le tempo avec une baguette invisible mais singulièrement redoutable.

Jean-Christophe Rufin place ses mots comme s’il était devant un échiquier, positionnant ses personnages comme des pions, certains isolés, d’autres en pièces majeures. Savant dosage pour ne jamais mettre l’écriture en échec. Un jeu livresque où verve et fantaisie se rejoignent pour rythmer une investigation qui ne peut que ravir le lecteur. Lecteur bientôt en pâmoison (si ce n’est déjà fait) devant ce personnage d’Aurel qui casse les codes et s’amuse à déstabiliser ses interlocuteurs avec la sagesse d’un fou et la légèreté d’un saugrenu rebelle.  Voltigeant comme le panache.

« Elle baissa les yeux sur elles et Aurel les regarda aussi. C’étaient des mains carrées, très soignées. Les bagues qu’on avait dû lui retirer à l’entrée laissaient des traces blanches sur le bronzage. Il y avait quelque chose d’impudique dans ces mains. Elles révélaient une sensualité, une coquetterie, une avidité charnelle et, en même temps, elles semblaient porter la trace de travaux de force ».

« Ce que les diplômes peuvent rendre stupide, tout de même… Aurel, sans rien laisser paraître, était affligé. Dieu sait qu’il aimait la France, pays qui l’avait littéralement racheté et tiré des griffes de Ceausescu. Mais il ne s’était jamais résolu à ce système de concours qui permettait d’obtenir à vingt ans un avantage à vie, qui classait les individus en castes et protégeait à jamais des nigauds du calibre de Mortereau ».

« Tout le monde connaissait la maison Eiffel à Maputo. C’était une construction entièrement métallique, édifiée selon des plans d’Eiffel lui-même. L’idée n’était pas mauvaise en soi. Malheureusement, dans un pays où le soleil tape aussi fort, cette boîte en métal était plutôt une sorte d’ancêtre du four à micro-ondes ».

Les trois femmes du consul – Jean-Christophe Rufin – Editions Flammarion – Octobre 2019



Aucun commentaire: