mercredi 24 janvier 2018


Une noisette, une interview

Marc Voltenauer


 

« Au-delà de l’intrigue, cela m’intéresse de creuser au plus profond de la nature humaine pour voir ce qu’il s’y cache. »
 
Photo prise lors d'une rencontre au siège des Editions Slatkine & Cie
 

 
En 2016 est né un nouveau personnage dans la littérature noire : sur les hauteurs des Alpes vaudoises, l’inspecteur Auer va mener des enquêtes mais sur fond de psychologie singulière. Après « Le dragon de Muveran », en 2017 un nouvel opus est publié aux Editions Slatkine & Cie : « Qui a tué Heidi ? », un thriller qui mélange les genres et où les surprises vont de cascades en cascades (Chronique à retrouver ici ) Le lecteur glisse sur les mots avec la frénésie d’une descente sur les pentes de l’âme humaine.
Rencontre avec Marc Voltenauer, l’horloger d’une nouvelle forme de romans policiers.

 
Mère suédoise, père allemand, né et vivant en Suisse, vous êtes la neutralité absolue ?
Je parle les trois langues et ces trois origines sont pour moi autant de cultures qui m’enrichissent. Je suis né en Suisse et j’y ai toujours vécu, mais j’ai un petit faible pour la Suède, mon pays de cœur.

Au départ, vous pensiez davantage à faire virevolter le ballon rond plutôt que la plume ?
Oui, jeune j’étais fan de foot. Je passais presque toutes mes soirées sur les terrains. Et l’écriture était alors pour moi en lien avec l’école et les études et je n’y prenais pas vraiment de plaisir. Jusqu’à mon premier polar, je n’avais jamais rien écrit au-delà de ce qui m’était imposé.

L’écriture s’est imposée à moi sur le tard, à la suite du voyage autour du monde que j’ai fait avec mon compagnon en 2011-2012. C’est Gryon, petit village paisible des Alpes suisses qui m’a inspiré et donné l’envie d’écrire. Gryon – tout comme Fjällbacka pour Camilla Läckberg - était le parfait décor d’un polar : l’atmosphère singulière d’un petit village pittoresque, le savoir-vivre montagnard, l’ambiance chaleureuse des chalets, les différents lieux publics, la vie villageoise, le découpage impressionnant des massifs alentour, les hivers rudes.

Juste avant Noël, en 2012, je me suis réveillé au milieu de la nuit et j’ai commencé à mettre sur papier les grandes lignes de l’intrigue du « Dragon du Muveran ».
Après quelques nuits, j’ai commencé à écrire. Jamais je n’avais décrit des personnages, des lieux, des ambiances et encore moins eu l’occasion de m’entrainer à l’exercice redoutable de rédiger des dialogues.
Très vite, l’écriture est devenue un savoureux mélange entre envie et besoin. Une sorte de drogue douce à laquelle j’avais succombé sans même m’en rendre compte. Une année et demie après cette nuit de Noël de 2012, j’ai écrit la dernière ligne de mon roman avec en prime un sentiment vagabond qui vacillait entre la satisfaction d’être arrivé au bout et un début de mélancolie.

Comment est né le personnage de l’inspecteur Auer ? Un peu de vous, un peu des autres, un peu de tout ?
Bien que Harry Hole ou Wallander soient deux personnages de flic que j’apprécie particulièrement, j’avais envie de sortir du schéma du flic bourru, alcoolique et dépressif. Plus sérieusement, étant gay je voulais un inspecteur gay. C’est à la fois plus proche de ma réalité et aussi original dans le monde des polars.

Mais Andreas Auer est un personnage à part entière. Toute ressemblance… (rire). Au fil des pages, nous avons établi une relation proche et on a appris à mieux se connaître. Nous avons d’ailleurs décidé d’un commun accord que l’aventure allait se poursuivre... (rire). Il y a bien sûr des ressemblances. Je dirais même qu’il y a un peu de moi dans chaque personnage. Grâce à Andreas Auer, je suis en quelque sorte devenu flic (rire) avec le gros avantage que je peux moi-même décider des enquêtes à mener…

Très créatif vous l’avez été car il est bien différent des personnages de flics que l’on a l’habitude de rencontrer dans les fictions. En plus, toute l’histoire ne s’articule pas autour de lui, mais autour de tous les autres, à la limite du roman choral, non ?
Andreas est un flic homo qui cultive un style de bad boy. Il a toujours détesté les catégories, en particulier pour lui-même. Il se sent inclassable et n’a pas peur de laisser paraître ses contradictions. Bien plus, il n’aime pas la conformité, et fait, ce qu’il faut pour donner de lui une image toute en contraste. Épicurien dans l’âme, il fume le cigare et est un grand amateur de whisky. Il est passionné par les enquêtes criminelles. C’est l’humain qui l’intéresse et sa dimension psychologique. Il aime la démarche qui le conduit à tenter de pénétrer un esprit criminel et de comprendre ses motivations. Découvrir l’identité d’un meurtrier, tenter d’approcher son ombre et cerner son inconscient.

Tout comme Andreas Auer, mes personnages sont devenus des amis intimes que j’apprends à connaître au fil de l’écriture. Lorsque j’écris, je me mets dans leur tête, c’est ainsi qu’ils prennent corps et évoluent. Je trouve intéressant non seulement de donner de la profondeur à chaque personnage, du moins les principaux. On peut les accompagner au fil de l’histoire, tenter de comprendre ce qui les habite, d’entendre leurs préoccupations. C’est ainsi qu’on est parfois avec le flic, parfois son compagnon, mais aussi les « méchants », si on peut dire.

La fiction nous offre des vies par procuration : elle nous permet de nous retrouver tour à tour dans la peau d’un détective, d’une victime et pourquoi pas d’un criminel. En ce sens, elle agit comme un multiplicateur d’expériences. Elle nous met en contact avec la complexité de nos propres vies, comme de celles des autres.

Avez-vous eu des lecteurs qui ont été surpris lors de la découverte de qui est Heidi, le personnage autour duquel commence véritablement l’enquête ?
Oui (rire) ! C’était un peu l’effet recherché. La vraie question est en fait : « Qui est Heidi ? » dans mon roman. Heidi est pour beaucoup de monde une référence qui symbolise la Suisse et ses paisibles alpages. Et dans « Qui a tué Heidi ? » on se retrouve aussi sur un alpage suisse, mais qui n’est pas tout aussi idyllique que celui qu’on retrouve chez Johanna Spyri…

Vous relatez une fiction où s’accumulent toutes les noirceurs de l’âme humaine et pourtant aucun ressenti morbide, vous avez le souci de mettre des limites dans la narration de faits sanglants ?
Je ne m’impose pas de limites, mais je ne cherche pas à faire de la surenchère dans la narration des faits morbides et sanglants. Cela m’intéresse lorsque cela sert l’intrigue. Et ce qui me passionne plus que l’hémoglobine, c’est la profondeur psychologique des personnages.

Vos romans policiers vont bien au-delà du genre habituel. Est-ce votre principal but ? Celui d’ajouter des nuances et de ne pas s’enfermer dans une logique littéraire ?
« Ni noir.Ni blanc.Des nuances de gris. » : c’est un point de vue de mon personnage principal que je partage pleinement. Dans mes polars, les ressorts de l’intrigue nous plongent au plus profond de l’être humain, là où se rencontrent l’ombre et la lumière, au cœur du fragile équilibre qui nous constitue. Là où rien n’est noir ou blanc, mais où tout est nuances de gris. Au-delà de l’intrigue, cela m’intéresse de creuser au plus profond de la nature humaine pour voir ce qu’il s’y cache. Et c’est sans doute ma formation théologique qui déteint. Ce qui m’intéresse dans un crime, c’est de sonder les âmes des protagonistes et voir commet chaque personnage se confronte à ce genre de situation. Il y est question de valeurs existentielles. Le lecteur chemine avec les personnages, voyage, découvre et vit des intrigues palpitantes; et avec eux il éprouve ce qu’ils sont en train de vivre. Les personnages parlent et agissent « en nous ». Une intimité se crée. C’est une expérience si particulière qu’elle peut s’avérer tantôt dérangeante, tantôt réjouissante, mais toujours fascinante. De lecteur, nous devenons acteur convié à nous confronter à diverses questions qui nous renvoient à nous-mêmes, appelés à nous mettre à la place des protagonistes, invités à interpréter des messages qui nous interpellent, ou encore incités à prendre position. Lire un polar, c’est partir à la découverte de la part sombre de l’être humain, se confronter à sa face dissimulée. Celle de l’autre que je rencontre dans ma lecture, mais aussi la mienne.

« Sic transit gloria mundi ». Vous y faites référence dans votre thriller, une réflexion sur le temps qui passe et où, en réalité, tout est éphémère ?
En quelque sorte… Cette locution était prononcée lors de l’intronisation des papes pour leur rappeler de se garder de la vanité et de l’orgueil et que même pape il n’en demeurait pas moins un homme. C’est un rappel de la condition fragile et éphémère de la vie humaine. Andreas Auer songe à cette phrase et fait le lien avec la rapidité avec laquelle les choses peuvent changer dans la vie et parfois même nous échapper. Et l’ultime moment qui nous renvoie à cela, est la mort. Andreas y est confronté dans le cadre de son travail. Elle est pour lui une source d’angoisse existentielle. Mais même ayant peur de ce moment fatidique, cela le renvoie aussi à sa vie et à l’urgence de la vivre le plus pleinement possible.

Alfred Hitchcock ne serait-il pas l’un de vos cinéastes favoris ?
Très certainement. C’est un des maitres du suspense et il excelle dans la construction des intrigues et la narration. Il sait maintenir la tension tout au long de ses films. J’aime particulièrement sa manière de créer l’ambiance – souvent à l’aide de la musique - autour des excellents acteurs qu’il a mis en scène.

Je m’éloigne un peu du sujet, mais à votre façon de décrire la montagne helvète, ses villages, ses paysages, n’est-ce pas une façon de promouvoir subtilement la Suisse et d’inviter les lecteurs à y séjourner ?
Ce n’est pas un but en soi. Tout est parti d’un coup de cœur. En 2011-2012, après avoir pris quelques mois sabbatiques pour voyager dans le monde, nous sommes rentrés à Gryon et c’est à ce moment que j’ai eu le « flash ». Ici se trouvaient tous les ingrédients pour créer et mettre en place les personnages et intrigues de mon roman : un village, un peu comme un huis clos, l’atmosphère de la campagne, la montagne qui recèle beaucoup d’endroits pour se cacher, dissimuler. Gryon était décidément parfait, j’avais le cadre idéal.

Gryon et la région sont déjà bien connus par les Romands et beaucoup de gens y sont attachés parce qu’ils skient dans la région, qu’ils y ont un chalet, qu’ils y ont fait des camps dans leur enfance. Pour ces personnes, retrouver ce cadre dans un roman est sans aucun doute un intérêt supplémentaire lors de la lecture. Mais il est vrai aussi que des personnes qui ne connaissaient pas la région y sont venues après avoir découvert le Dragon du Muveran. C’est ce qui explique aussi le succès des randonnées-lectures sur les lieux du crime.
Je souhaitais que les gens de la région puissent s’identifier à la description des lieux et des ambiances que j’ai décrites. Et il semble que ce soit le cas. J’ai eu de nombreux retours très enthousiastes des habitants.

Gryon est dans le livre un personnage. Et ce personnage vit au travers de ces lieux, ces maisons, ses montagnes, les gens qui y habitent, leur culture, la gastronomie, etc… C’est peut-être cette manière d’ancrer les intrigues dans la réalité qui donne envie aux gens de découvrir par eux-mêmes les lieux. 

Qu’est-ce qui vous rend heureux ? Malheureux ?
La vie me rend heureux. Et ce qui me rend malheureux, c’est lorsque la liberté de quelqu’un est bafouée ou quand quelqu’un n’est pas respecté pour la personne qu’il est.

À nouvelle année, on ne change pas les bonnes habitudes, le traditionnel questionnaire pour en savoir un peu plus sur vous :

Un roman : Il mest difficile de citer un titre en particulier. Mais mes préférences vont vers les auteurs de polars nordiques. Mes auteurs de polars préférés sont Henning Mankell, Jo Nesbo, Mari Jungstedt et Camilla Läckberg.
Un personnage : James Bond, mon héros favori.
Un(e) écrivain(e) : Henning Mankell, l’un des meilleurs auteurs de polars avec sa série autour de l’inspecteur Wallander.
Une musique : Le Requiem de Mozert, une œuvre intense et tragique. J’aime beaucoup écouter de la musique classique en écrivant.
Un film : Le festin de Babette, un film danois de Gabriel Axel qui est une magnifique parabole invitant à célébrer et savourer la vie. Le film se termine par cette phrase : « jai compris ce soir que tout était possible ».
Un peintre : Henri Chouet, un peintre bordelais dont j’ai quelques œuvres à la maison. Ses toiles, peintes au couteau, donnent un effet de relief et de mouvement. Et les contrastes d’épaisseur permettent de saisir les nuances subtiles de la lumière sur les couleurs vives et franches qu’il utilise pour peindre ses paysages et natures mortes.
Une photo : Celle d’une mère kangourou et de son petit que nous avons rencontrés sur une plage en Australie. Elle m’évoque le voyage que nous avons fait autour du monde et surtout « un rêve qui s’est réalisé ».
Un animal : un wombat
Un dessert : le Saffranspankaka, un dessert typique de lîle de Gotland en Suède
Une devise/citation : "L'aventure est dans chaque souffle de vent." Charles Lindbergh        













 

 

 

 

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