jeudi 25 janvier 2018


Une noisette, un livre

 

Et soudain la liberté

 

Evelyne Pisier

Caroline Laurent


 


Evelyne Pisier. Un prénom et un nom qui disent déjà beaucoup : professeure, écrivaine, politologue, scénariste… On connait ses combats, son engagement en faveur des femmes et de la tolérance universelle. Mais sait-on qui elle était réellement ? Pourquoi ce militantisme qui n’a jamais failli ? D’où vient-il ?

Née au Viêt Nam où son père était en poste à Hanoï. Justement son père… Un homme autoritaire, défenseur de la race supérieure à laquelle il pense appartenir, admirateur de Pétain et opposant farouche à De Gaulle, il ne jure que pas son mentor : Maurras ! A ses côtés, son épouse essaie de rendre sa famille heureuse malgré sa soumission. Elle est belle, il est beau, ils sont amoureux. Suite à l’invasion japonaise en Indochine, la famille va vivre ses pire moments : la petite Evelyne est internée avec sa maman dans un camp de concentration japonais : les privations, les humiliations, la faim, les maladies et cette terrible heure où la mère sera emmenés par les geôliers, on devine ce qu’ils vont lui faire subir. Le père est prisonnier dans un autre camp. Ils se retrouvent mais rien ne sera jamais comme avant. Après un séjour en France, puis à nouveau en Asie, la famille pose ses valises à Nouméa. Là, tout va basculer : Evelyne (Lucie) grandit et s’éloigne de la religion, le père (André) devient de plus en plus irritable et sectaire, la maman (Mona) s’émancipe progressivement au contact d’une bibliothécaire (Martha, seul personnage fictif) qui lui fait découvrir « Le deuxième sexe » de Simone de Beauvoir et prend un amant. Un divorce, un remariage avec le même homme puis la rupture définitive. Mère et fille vont désormais être unies, solidaires et mener tous les combats (contraception, avortement, droit des homosexuels, droit de mourir dans la dignité,…) tout en choisissant cette liberté de vivre pleinement, au gré de leurs envies, de leurs désirs, que leur corps respectif soit enfin à elle tout en travaillant pour ne plus dépendre d’un conjoint ou d’un protecteur.

Décédée en février 2017, Evelyne Pisier ne pourra pas partager l’émotion de milliers de lecteurs ni  lire son livre co-écrit avec son éditrice Caroline Laurent, cette dernière ayant continué la rédaction afin de rendre le meilleur hommage possible à celle qui était devenue son amie. Le résultat est inouï car on voudrait que le roman soit perpétuel, chaque page est une révélation et on ne peut prendre une pause, on veut en savoir plus, découvrir ces vies qui ne se vivaient pas que pour soi-même mais aussi pour les autres. Un récit éthéré où dominent la pudeur des sentiments malgré les détails intimes comme, par exemple, la liaison entre Evelyne Pisier et Fidel Castro.

Deux destins qui auraient pu être ineffables, mais par la magie du roman et de la plume des auteurs, vont demeurer en mémoire. Caroline Laurent a eu la maestria d’alterner le récit avec des passages personnels, révélant les instants partagés avec Evelyne Pisier, le tout avec une délicatesse que même les pages relatant des faits tragiques paraissent avoir été écrites sur du velours. Peut-être parce que ce roman est un peu cathartique…

Prodigieux portraits de femmes, une mère et sa fille. L’autre pilier familial, la sœur Marie-France Pisier, n’apparait pas car Evelyne ne voulait pas la faire entrer dans un personnage de roman mais une subtile note termine le livre et c’est d’autant plus touchant.

 Toutes sont réunies et, de leur monde impalpable puissent-elles encore savourer ces désirs d’évasion, cette « chose enivrante » qu’est la liberté…  

Et soudain, la liberté – Evelyne Pisier/Caroline Laurent – Editions Les Escales – Août  2017

Livre lu dans le cadre du Grand Prix des Lectrices Elle 2018


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