mardi 23 janvier 2018


Une noisette, un livre

 

L’express de Bénarès

Frédéric Vitoux


 

« L’Ecosse s’est voilée de ses brumes classiques,
Nos plages et nos lacs sont abandonnés ;
Novembre, tribunal suprême des phtisiques,
M’exile sur les bords de la Méditerranée… »

Dans cette « carte postale » de Nice, le poète Henry Jean-Marie Levet exprime ses sentiments crépusculaires à l’aube de sa mort prochaine, à l’âge absurde de 32 ans.

Mais qui était donc Henri J.M. Levet ? Un idéaliste, un jeune homme sage comme le souhaitait ses parents ou bien un être inclassable, anticonformiste, ivre d’extravagance, de rêves, de fantasmes…
« Fantaisie aux divins mensonges, tu reviens m’égarer encor,
Va retourne aux pays des songes,
Ô Fantaisie, aux ailes d’or… »
… tel un Gérard pour Lakmé, histoire qui se déroule justement en Inde, Inde imaginée ou bien réellement vécue par Henry Levet.

Une gageure pour l’académicien Frédéric Vitoux que de retracer le bref parcours de vie d’un homme enfoui dans le cercle des poètes disparus, seuls quelques écrits et témoignages subsistent grâce surtout à deux de ses amis de l’époque Montmartre : Valery Larbaud et Léon-Paul Fargue ; ses parents ayant détruit lettres et manuscrits.

C’est donc un ectoplasme littéraire que l’auteur essaie de reconstituer, de donner forme, de faire revivre, tel ‘l’Express de Bénarès », ébauche d’Henry Levet perdue à jamais dans l’océan des oublis et les vagues de l’effacement.

Mais au-delà de la qualité de la poésie de Levet, pourquoi s’intéresser à décortiquer à la fois ce personnage et cette période de l’histoire ? L’écrivain y répond et ô combien on souscrit à ses mots : « une envie d’écrire des livres qu’en forme de longue et tranquille conversation. (…) Une conversation pour parler d’autres choses que de ce qui assaille et martyrise notre actualité ».

Et ce monologue est brillant. Brillant parce qu’il est respectueux, on n’invente pas, on suppute, on essaie de comprendre le pourquoi du comment ; brillant parce que pas de cours magistral mais plutôt un badinage, parfois vraiment taquin quand il s’agit de se pencher sur ces fameuses « têtes de circonstances » lors de sépultures ; il est brillant parce que délassant, telle cette visite particulière de Montbrison, beaucoup de nostalgie sur ce « temps qui va où tout s’en va… » ; il est brillant parce que tout simplement Henry Levet passe devant vos yeux : de l’opacité totale tout s’éclaircit et hélas on s’aperçoit qu’au moment où le poète a vraiment trouvé sa personnalité il ne lui reste que peu de temps à vivre… Belle leçon d’humilité d’ailleurs, ne pas chercher à être quelqu’un mais être soi…

« Au moment où Henry Levet se croyait perdu pour la poésie, il venait enfin de la trouver ».

L’Express de Bénarès – Frédéric Vitoux – Editions Fayard – Janvier 2018

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