lundi 11 mai 2020


Une noisette, un livre


 La femme révélée

Gaëlle Nohant




Paris, fin des années 1940. Une femme se retrouve seule dans un hôtel vétuste du neuvième arrondissement. Elle a été Eliza Donnelley, elle est devenue Violet Lee. Elle songe à cette autre femme dont elle a pris l’identité, si elle va hériter de sa vie qui a probablement été triste et dure. Elle culpabilise d’avoir récupéré le passeport d’une disparue. Tout comme d’avoir abandonné son fils, son unique et cher enfant, son petit Tom avec qui elle échangeait des messages secrets. Pourtant, elle n’avait plus le choix. Elle devait laisser derrière elle le luxe, l’argent, un époux sans cœur, séducteur, raciste et manipulateur. Quitter Chicago et fuir sans se retourner, ne pas faire comme Orphée.

A Paris, Eliza/Violet va survivre comme elle peut et grâce à une prostituée, Rosa, elle va pouvoir intégrer un foyer avec une chambre plus décente. Et essayer de vivre, revivre. Sans avoir de réel objectif de carrière vu sa situation elle va photographier tout ce qu’elle voit, les gens qu’elle rencontre ; elle n’avait que peu de bagages lors de la traversée de l’Atlantique mais elle a toujours gardé à son cou son bien le plus précieux : un Rolleiflex. De son regard elle accrochera celui des autres. Bien que mère au foyer, elle a toujours photographié et c’est ainsi qu’elle a fixé sur le papier les errances humaines, car Chicago, bien qu’au nord des Etats-Unis, était aussi le théâtre de la ségrégation et de nombreux ghettos. Une injustice qui a choqué et qui continue à choquer la jeune femme. Elle aimerait tant pouvoir montrer au monde la souffrance de ses oubliés. Peut-être qu’en rencontrant des compatriotes, elle arrivera à forcer le destin : avec le photographe Robert ou bien avec l’énigmatique Sam rencontré dans une cave de St-Germain des Près. Rive droite, rive gauche, sa vie parisienne ne sera pas un long fleuve tranquille.

L’auteure Gaëlle Nohant signe à nouveau un roman qui vous gardera éveillé jusqu’à la dernière page, et même le livre refermé, le parfum de la protagoniste enivrera encore votre esprit pendant de longs jours. Eliza/Violet, une femme libre, révoltée, sacrifiée mais jamais résignée. Elle va se battre dans cette France qui l’accueille et renaîtra de ses cendres dans une Amérique qui ne veut plus d’injustice contre les plus faibles. Des années 50 à la fin des années 60, c’est non seulement le combat d’une femme que raconte la romancière mais celui d’une jeunesse engagée refusant le bruit des armes et le silence des opprimés.

De l’action, du mystère, de l’amour, des idéaux. Tous les ingrédients sont réunis pour que cette fiction tienne dans la réalité d’un monde d’hier mais qui subsiste encore aujourd’hui. C’est à la fois poignant et réconfortant, brutal et apaisant. Une écriture qui coule dans les veines de la sensibilité, une musique de vocables qui donne le rythme pour un hymne à l’humanité. En un mot, cette femme ne se révèle pas uniquement, c’est une révélation.

« Robert était entré en photographie en comprenant qu’elle lui permettrait de choisir son camp. A travers son travail, il exprimait sa rage devant les injustices et sa tendresse pour les petites gens, témoignait que leur vies n’étaient pas dépourvus de lumière ni de fraternité ».

« Henry connaissait bien ces arrière-cours et ces terrains vagues jonchés d’ordures, ces pièces sans lumière dont une petite cuisine était le seul confort. Il avait passé des années à rendre visite à ceux qui y vivaient, nourrissant la première enquête sociologique réalisée sur la vie du ghetto noir ».

« Si on veut contrôler les pauvres, il faut commencer par les diviser ».

« Quelquefois se perdre est le seul moyen de se retrouver ».

La femme révélée – Gaëlle Nohant – Editions Grasset – Janvier 2020



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