Souvenirs d'un médecin d'autrefois

mardi 26 novembre 2019


Une noisette, un livre


 La minute antique

Christophe Ono-Dit-Biot




A l’instar de Sylvain Tesson qui proclame qu’il n’est pas nécessaire d’ouvrir un journal chaque matin pour connaître l’actualité, qu’il suffit de lire/relire/décrypter les vers d’Homère dans L’Iliade et L’Odyssée, ce qui permet non seulement de passer un été avec Ulysse mais également les quatre saisons, Christophe Ono-Dit-Biot suit le même principe avec les dieux et les maîtres de l’antiquité, de l’Olympe jusqu’au Colisée.

Si dans votre jeunesse vous avez aimez la Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède, l’auteur en fait d’ailleurs la référence, ce livre est pour vous car il possède le même esprit de perspicacité et de recul nécessaire face aux tourbillons de l’univers, d’hier et d’aujourd’hui.

Je ne sais si l’un des moteurs pour écrire ces petites pastilles savoureuses a été la fameuse phrase prononcée en octobre 2016 par Emmanuel Macron et son futur pouvoir jupitérien mais cela permet non seulement une récréation antique mais une mythologie livresque du vingt et unième siècle ; à se demander si le journaliste du Point n’a pas tenu le foudre du plus célèbre dieu grec pour répandre d’encre (mieux vaut ça que le goudron et les plumes) les faits et gestes des citoyens français et de leurs représentants.

Politique, écologie, sport, culture, mouvements sociaux, Internet, identité, Europe, tout tout tout, vous saurez tout,  jusqu’à la surprenante histoire d’amour entre un certain Marcellus et  la Vénus de Milo.

Saviez-vous que le plus célèbre gastronome de Rome se nommait Apicius, que déjà un célèbre Macron peignait des vases au V° siècle avant notre ère, que le premier militant écologique se nommait Virgile, qu’un certain Rufin au II° siècle de notre ère écrivait des épigrammes érotiques, que les athlètes d’Olympie étaient encore plus riches que nos footballeurs, que les murs de Pompéi ont pu inspirer Banksy, que Socrate aurait été un précieux analyste pour les Gilets Jaunes, que la déesse Fama faisait déjà des ravages et provoqua un carnage amoureux à Carthage ? Ce ne sont que quelques noisettes que votre dévoué serviteur vous révèle mais la cueillette est bien plus importante sur le chemin des 220 pages. Allez, une dernière pour la route, qu’est-ce que la « Citrinagilekomachie » ? Réponse page 174.

Un ouvrage précieux pour souligner que l’on doit beaucoup aux « anciens » et que de les relire est une façon de comprendre le monde d’aujourd’hui et appréhender celui de demain. L’histoire est un éternel recommencement et combien il est sage de convoquer ces illustres prédécesseurs ; ce n’est pas se retourner dans le passé en fermant une porte sur le présent mais ouvrir une fenêtre sur l’avenir en relativisant les faits et gestes qui peuplent notre quotidien. En fermant ce livre, j’ai peut-être sorti un vers de son contexte mais je n’ai pu m’empêcher de songer à la poétesse libanaise Nadia Tuéni « Ecoute la respiration des mémoires ».

Erudition et humour, les deux mamelles qui nourrissent l’écriture de Christophe Ono-Dit-Biot avec cette aisance pour rendre accessible le plus abscons des textes antiques. Je me demande même parfois si la déesse Athéna ne le guide pas… En tout cas, c’est chouette !

« Prêtons l’oreille à ce qui se dit dans ce joyeux banquet antique : c’est ainsi, peut-être, que nous serons vraiment modernes ».

La minute antique – Quand les grecs et les romains nous racontent notre époque – Christophe Ono-Dit-Biot – Editions de l’Observatoire – Octobre 2019

mardi 19 novembre 2019


Une noisette, un livre


 Au nom de la mère

Margaux Chikaoui




Au nom de la mère parce qu’il a fallu seize ans pour qu’un homme reconnaisse qu’il était père et accepte enfin cette paternité (via une procédure judiciaire) en donnant son patronyme. A défaut d’un amour paternel.

Margaux Chikaoui a décidé de prendre la plume pour raconter sa propre histoire et celle de sa mère. Cette femme qui, à vingt ans, a été abandonnée par son amant lorsqu’elle lui apprend qu’elle est enceinte. A ce moment-là elle est heureuse, elle aime cet homme de vingt ans son aîné, bourgeois et séduisant, et ne doute pas un seul instant qu’il va l’épouser et être fou de joie en apprenant qu’il va être père. Seulement, Monsieur a « oublié » de lui révéler qu’il était marié et décide de cesser cette aventure afin de ne pas perdre de sa superbe auprès de sa femme et de ses collègues magistrats. Il prend toutefois le temps de lui demander d’avorter. Ce qu’elle ne fera pas…

S’ensuit une longue période difficile pour la future maman Lara, elle-même issue d’une famille monoparentale et ne sachant même pas qui est son père. Heureusement, ses sœurs vont constituer un rempart contre l’adversité et seront des tantes bienfaisantes pour la petite fille à naître, Margaux.  

Margaux grandit dans cette famille éclatée, studieuse pour arriver à franchir les ombres du destin. Sa tante et sa mère vont se battre pour une reconnaissance de paternité ; une gageure car le père est un haut magistrat et sait convaincre ses collègues de laisser le dossier et de ne pas céder aux instances de ces deux femmes… Mais grâce à la détermination d’un avocat, Margaux sera reconnue. Un premier pas est franchi, puis la rencontre entre le père et la fille. Des échanges courtois, chaleureux même mais dans lesquels vont planer  un malaise et un manque… Forcément.

Un témoignage très touchant qui interpellera les nombreux enfants dont le père a été au registre des abonnés absents, ainsi que toutes ces femmes abusées par un homme et qui doivent ensuite faire face au rejet et à la solitude. Avec un enfant qui ne demande qu’à être aimé.

Au nom de la mère – Margaux Chikaoui – Editions Michalon – Août 2017

dimanche 10 novembre 2019


Une noisette, un livre


 La redoutable veuve Mozart

Isabelle Duquesnoy




Qui n’a pas rêvé sur une petite musique de nuit ? Qui n’a pas sifflé un air d’une flute enchantée ? Qui n’a pas été charmé par « Voi che sapete » ? Peu de monde tant Mozart est devenu intemporel pour celui qui avait su mettre des notes sur les mots de Beaumarchais. Pourtant le maître de Salzburg aurait pu tomber dans un mouvement perpétuel de l’oubli sans la détermination incroyable d’une femme voulant que son Mozart survive après sa mort à seulement 35 ans le 5 décembre 1791. Cette femme c’était Constance, Constance Mozart née Weber, issue d’une famille également de musiciens, le plus connu étant son cousin Carl Maria von Weber et elle-même chanteuse ainsi que sa sœur Josepha qui a créé le personnage stratosphérique de la Reine de la nuit.

Veuve inconsolable avec deux petits garçons (elle avait eu six enfants durant les neuf ans de mariage) elle trouvera une immense énergie dans tout l’amour posthume pour déplacer les montagnes (en Alpes autrichiennes le terrain s’y prête) pour faire en sorte que l’œuvre de feu son mari subsiste et ne soit pas copiée par quelques personnages peu scrupuleux. Et ainsi pouvoir avoir des rentrées d’argent pour rembourser les dettes et éduquer elle-même ses enfants.
Ayant un sens inné pour les affaires, elle redresse rapidement les difficultés financières avec l’aide de quelques amis du couple (dont la dévouée et généreuse baronne Marthe), accélère l’achèvement du Requiem, offre des concerts et fait de Salzbourg une terre mozartienne pour se venger de la rebuffade des salzbourgeois envers l’enfant prodige

Isabelle Duquesnoy a choisi une partition originale pour écrire la vie de Constance Mozart : elle s’engouffre dans le personnage de Constance au crépuscule de sa vie avant de rejoindre les dieux qui raconte à son fils Carl Thomas tout ce qu’elle a entrepris pour perpétuer la mémoire du père, du mari, du musicien et aussi témoigner la mère qu’elle fut pour lui et son frère Franz Xavier, avec tous les bémols qu’une vie peut engendrer.

Un tour de force pour non seulement le travail de recherches mais aussi pour recréer l’atmosphère de la fin du XVIII° / début XIX° siècle en étrillant au passage ce mépris pour les musiciens qui a fait tant souffrir nombre de compositeurs… cette sempiternelle manie que de louer les gens après leur mort ; mais l’auteure remet également les pendules à l’heure pour la rumeur sur Salieri et n’hésite pas à mettre quelques piques dans la folie sanguinaire de la Révolution Française.
C’est ainsi que de chapitre en chapitre on passe d’un grave à un vivace, d’un scherzo à un affetuoso.

Car la vie de Constance Mozart est un chant d’amour, un amour éternel envers son mari, un amour rebelle face à sa belle-famille, un amour farouche pour franchir tous les obstacles et porter haut les notes qui retentissent encore de nos jours des plus grandes salles de concert aux petites églises isolées, des théâtres d’opéra jusqu’aux terres les plus éloignées.

Un livre à l’image d’un concerto de Wolfgang Mozart avec la fantaisie d’un Lorenzo da Ponte. Et peut-être un poco più…

La redoutable veuve Mozart – Isabelle Duquesnoy – Editions de la Martinière – Septembre 2019





















dimanche 3 novembre 2019


Une noisette, un livre


 1969, année fatidique

Brice Couturier




1969, un millésime fécond ? Pas forcément pour le journaliste Brice Couturier qui publie un brillant essai sur cette année pas comme les autres, clôturant un cycle d’émancipation et de contestations dans un « kamasutra » politique mondial, de la Chine aux Etats-Unis et inversement…

L’intérêt principal de ce document est qu’il ne se focalise pas uniquement sur la France mais englobe l’Europe d’ouest en est, l’Asie et l’Amérique, le monde étant une vaste toile où les tissages arachnéens s’accordent ou se désaccordent, prennent de l’ampleur ou avalent l’autre. Le fil conducteur ou la référence est évidemment 1968 qui a été le fruit de contestations et de libertés mais qui, selon l’auteur, est un immense ratage du fait, en partie, des guerres que l’on pourrait qualifier de fratricides au sein des différents partis de gauche, et, d’autre part, un certain extrémisme qui n’a fait que renforcer le conservatisme mondial.

Vaste kaléidoscope à la fois historique, politique et culturel, du printemps de Prague au rassemblement rock et hippie de Woodstock, des premiers pas sur la lune aux derniers sursauts de la France gaullienne, des transgressions les plus audacieuses aux multiples occasions ratées, de la révolution sexuelle à l’émergence des sectes les plus sanguinaires, le lecteur revisitera ou découvrira comment certains évènements se sont enchainés et ont été soit le socle d’une transformation de la société, soit un retour en arrière. Le tout avec un décryptage minutieux de toutes les mouvances politiques et sociologiques apparues à la fin des années 60. Pertinence du récit d’autant plus tranchante que le journaliste a lui-même suivi les mouvements maoïstes lorsqu’il était étudiant.
Brice Couturier appuie ses réflexions non seulement sur ce qu’il a vécu mais sur ce qu’il a lu et nombreuses sont les références d’ouvrages ou d’articles parus dans la presse. Deux parmi elles retiennent forcément l’attention : Chien Blanc de Romain Gary et Pastorale américaine de Philippe Roth.

Ce livre permet également de réaliser que le sempiternel « c’était mieux avant » n’est pas forcément véridique. Lorsque dans notre ambiance du début du XXI° siècle, nous nous effrayons des regains de violence, c’est oublier un peu vite, par exemple, le nombre d’attentats que les Etats-Unis subissaient chaque jour à la fin des années 60 ou au début des années 70 ; un salutaire rappel. Le lecteur fera aussi connaissance avec la redoutable secte des Weathermen qui a été digne (façon de parler) d’un film d’horreur inimaginable.

Si votre serviteur a lu cet ouvrage comme un journal de naissance, c’est aussi un excellent moyen pour prendre du recul sur les mouvements et les faits d’hier et d’aujourd’hui, de confirmer que les extrêmes finissent par produire le contraire de ce qu’elles réclament (et que bien souvent le grand écart finit par se rétrécir pour ne former qu’une seule ligne) et de ne jamais tomber dans l’angélisme ou la diabolisation.

1969, année fatidique – Brice Couturier – Editions de l’Observatoire – Août 2019


jeudi 31 octobre 2019


Une noisette, un livre


  La vérité sur le mensonge

Benedict Wells




Lire un nouvel opus de Benedict Wells c’est ouvrir une porte sur l’infini littéraire. Avec « La vérité sur le mensonge », nouvelle approche avec dix nouvelles plus ou moins longues, mais avec le même style d’écriture propre à l’écrivain allemand.

Chaque fiction regorge de métaphores, d’images, et, en quelques pages, le lecteur a l’impression d’avoir parcouru un livre fleuve vu la densité du contenu. Benedict Wells passe du mystère au conte, de la science-fiction à la dureté des relations familiales, d’une maladie à un divorce. Le tout avec une délicatesse inouïe et, évidemment, avec ce romantisme, véritable marque de fabrique d’un auteur germanique… C’est d’ailleurs avec « La muse » que le climax est atteint.

La nouvelle la plus longue et qui donne le titre au livre « La vérité sur le mensonge » ne pourra ravir que les amateurs de science-fiction et les cinéphiles… une guerre de mots sur une pluie d’étoiles dans un ascenseur à donner le vertige… Ce n’est pas la préférée de votre serviteur peut-être tout simplement parce que j’ai toujours une noisette de retard pour les films sur le futur lointain…

Mais c’est heureusement une véritable danse livresque qui se produit entre une muse fantomatique, une partie de ping-pong dans les mystères des êtres et de leur âme, une symbolique de la mouche tentant de survivre dans le souffle de deux êtres qui se déchirent, et la plus touchante et mirifique, celle de cette nuit de Noël où les livres se parlent entre eux…

Deux nouvelles sont en rapport avec le roman « La fin de la solitude » qui se synchronisent dans justement cette solitude qui est loin d’être finie dans chacun de ces courts récits. Mais, après tout, la lecture est un acte solitaire et qui se partage ensuite sur toutes les routes des rencontres inattendues.

« Pendant la journée il devait regagner son royaume, mais il revenait auprès d’elle dès la nuit tombée. Peu de temps au début, puis il resta davantage. Il n’avait jamais été comme les autres muses, ni elle comme les autres humains. Il avait de plus en plus de mal à la quitter. Et il en avait assez aussi d’être un pur esprit. Il était peut-être immortel, maisl il n’avait jamais vraiment vécu ».

La vérité sur le mensonge – Benedict Wells – Traduction : Dominique Autrand – Septembre 2019

dimanche 27 octobre 2019


Une noisette, un livre


 Sur les traces de George Orwell

Adrien Jaulmes




De George Orwell, de son vrai nom Eric Arthur Blair, on a l’impression de tout connaître et pourtant de ne rien savoir. Souvent dénigré de son vivant, il est devenu adulé depuis sa disparition.
Adrien Jaulmes publie une biographie de l’auteur britannique qui ravira ses inconditionnels et ceux qui le sont moins.

Le choix du journaliste pour décrire le parcours de George Orwell  est simple : chronologique, d’Eton jusqu'à l’écriture de 1984. On passe de l’élève médiocre à sa première expérience étrangère en Birmanie où est présente sa famille. Là, il ressent ses premiers rejets politiques en découvrant avec écœurement l’impérialisme et la société coloniale, et, écrira son premier roman « Une histoire birmane ». En même temps, il développe ce don qu’il a pour les langues et apprend l’hindi, le birman et le dialecte karen. Ce séjour de cinq années marquera à vie George Orwell et sera la base de son engagement et de son œuvre.
Puis vient Paris, où l’écrivain va vivre des années de galère et d’extrême pauvreté, la ville des Lumières étant loin d’être une fête. Il devient plongeur pour un hôtel de luxe, luxe qui est bien absent dans les pièces plus à l’écart comme les cuisines.
De retour en Angleterre, le poste promis s’envole et George Orwell retrouve la dureté de l’asphalte nocturne. Il se lie d’amitié avec d’autres vagabonds de la vie. Avec une immersion dans la ville ouvrière de Wigan, il suit les traces d’un Jack London avec son « peuple de l’abîme » et, pour sa part, écrira l’essai « Le quai de Wigan ». Il a un profond respect pour les miniers (Adrien Jaulmes l’approuve complètement vu son expérience journalistique dans un bassin minier ukrainien) mais le ton qu’il aborde va déplaire à son éditeur Gollancz, ce dernier n’appréciant pas la critique virulente envers les intellectuels de gauche. Car, c’est là, la marque de fabrique de George Orwell : dire la vérité, se moquer du politiquement correct, décrire en toute objectivité ce qu’il voit, ne suivre aucune directive et garder sa liberté de penser.

Autre passage important dans la vie trop brève d’Orwell, son implication dans la guerre d’Espagne, pas pour couvrir de façon journalistique mais pour se battre contre le fascisme. Certains marxistes se méfient de lui et il sera incorporé dans un mouvement plus limité, le POUM. Des décennies plus tard, des photos seront retrouvées par le célèbre reporter Agusti Centelles.
Orwell aime se battre et découvre la guerre dans toute sa complexité et ses chemins nauséabonds (au propre comme au figuré). De l’Aragon, il part à Barcelone et constate amèrement une guerre civile dans la guerre civile, le camp républicain se déchirant dans des luttes fratricides. Il déchante, repart en Aragon, est blessé à la gorge et peu de temps après sera obligé de quitter le territoire espagnol dans la clandestinité car les communistes accusent l’écrivain d’être une cinquième colonne fasciste. Son ami de combat, le vaillant Georges Kopp sera, lui, arrêté, emprisonné et torturé par son propre camp ; mais Orwell continuera à le soutenir courageusement.

A partir de ce moment-là, Orwell est transformé et constate que le totalitarisme de gauche est aussi dangereux que celui de droite. Comme on le dit souvent, les extrêmes se rejoignent… Et « 1984 » trouvera sa source dans cette expérience espagnole.
Il part aux Hébrides pour écrire son roman et bien que fatigué physiquement  (il est atteint de tuberculose) et moralement (il élève seul son fils adoptif, son épouse ayant succombé à un cancer de l’utérus) il y met toute son âme. Son dernier roman sera une publication posthume et Orwell deviendra « orwellien ».

Au fil du récit, Adrien Jaulmes fait des sauts dans le présent pour montrer que les écrits de George Orwell sont résolument modernes. Mais l’auteur souligne judicieusement qu’il ne faut pas faire acte de prosopopée. Il suffit de lire et relire George Orwell. Pour d’abord se glisser dans son univers, dans une autre époque, et, ensuite, savoir expérimenter ce recul. Ce recul que tout à chacun devrait avoir dans toute situation et à chaque lecture des analyses/récits/reportages lorsque soi-même on ne peut être ni juge ni témoin.
Il est peut-être présomptueux de ma part de penser que George Orwell n’était pas réellement un visionnaire mais tout simplement un formidable observateur. Sans aucun a priori. A nous de suivre ses traces…

« L’épisode espagnol, avec la mise hors la loi du POUM, transformé par la propagande communiste en une organisation de traîtres à pourchasser impitoyablement inspirera Orwell lorsqu’il écrit une dizaine d’années plus tard son livre le plus célèbre : 1984. L’effrayante expérience de réécriture de l’histoire par la propagande à laquelle il a assisté sert de modèle aux activités du ministre de la Vérité où est employé le héros, Winston Smith. Son commandant d’unité, Georges Kopp, inspire en partie le personnage d’O’Brien, le faux ami de Smith, et les tortures qu’il a subi dans les prisons communistes celles infligés au héros de 1984 ».

Sur les traces de George Orwell – Adrien Jaulmes – Editions Les Equateurs – Octobre 2019

mardi 22 octobre 2019


Une noisette, un livre


Qui a peur d’Annie Ernaux

Jérôme Deneubourg




Sur notre planète terre et au XXI° siècle, des gouvernements envoient des femmes en prison parce qu’elles ont avorté. En sachant qu’un avortement n’est jamais une partie de plaisir ni choisi de gaieté de cœur (comme le soulignait si justement Simone Veil), c’est donc une double peine pour toutes ces femmes qui n’ont pourtant pas d’autres possibilités que de recourir à un avortement illégal.

Annie Ernaux a eu recours à ce procédé dans les années 60 en France et a témoigné de ce parcours dans son livre « L’événement ». En 2019, c’est Jérôme Deneubourg qui apporte son témoignage par rapport à ce qu’a vécu son ex-compagne tombée enceinte lors d’une brève relation entre les deux. Victoria habite en Argentine et dans ce pays cohabitent simultanément culture impressionnante et histoire tragique au cours des siècles. Et comme souvent, ce sont les femmes qui subissent le plus les décisions des hommes…
Jérôme Deneubourg raconte par le biais d’un journal de bord le chemin de croix de Patricia, depuis les hésitations à se faire avorter jusqu’à l’acte final dans une « clinique » clandestine. Bien qu’étant séparé de cette femme, il a financé l’avortement et l’a accompagnée à chaque étape. Indigné par ces lois iniques qui empêchent les femmes d’être libres de leur corps, il a voulu apporter par la force de l’écrit la diffusion d’un cri face à tant de douleur, aussi bien physique que morale.

Un document qui permet de montrer une fois de plus l’ineptie contemporaine à refuser aux femmes un droit fondamental et qui est même parfois menacé dans les pays où il existe. L’auteur termine avec un faible espoir de voir une modification de la législation en Argentine lors des élections d’octobre. En attendant, des milliers de femmes souffrent encore de par le monde, voire meurent, parce qu’une grossesse ne peut être interrompue…

« Tous ces gens ne se doutent pas que des femmes ont avorté dans un hôtel à deux cents mètres de là, comme un jour peut-être leur voisine ou leur petite amie ou leur sœur, à souffrir comme de coups de couteau dans leur corps. Sur le chemin, Victoria boite toujours, s’arrête toutes les trois minutes. Tout d’un coup, elle titube, son corps bascule en avant, elle se cramponne à une poubelle. Elle halète, je la soutiens par le bras. Après quelques instants, elle repart, elle a repris son souffle. Et elle commence à me raconter ».

Qui a peur d’Annie Ernaux – Jérôme Deneubourg – Editions Lunatique – Août 2019



lundi 21 octobre 2019


Une noisette, un livre


 Le soleil sur ma tête

Geovani Martins




Geovani Martins est né en 1991 dans un quartier périphérique, Bangu, à l’ouest de Rio. A 11 ans il déménage dans une autre favela située au sud de la ville qui longe des quartiers de luxe. De cette confrontation, de cette différence abyssale, s’est construit chez Giovani Martins une envie de raconter, ce qu’il a vécu, ce qu’il a vu, ce qui s’est construit chez lui.

Comme l’auteur l’exprimait lui-même lors d’une conférence donnée à la Maison de la Poésie à Paris le 16 octobre 2019 « il a vraiment pris conscience de la réalité de la société brésilienne avec ce déménagement. J’ai pris conscience que j’étais pauvre ; avant la richesse je ne la voyais qu’à la télé. A partir de ce moment là, j’ai commencé à avoir honte et j’ai écrit pour me sortir de cette honte. La littérature est devenue un potentiel très fort, l’écriture m’a déculpabilisé tant je finissais par avoir honte d’avoir honte ».

Le résultat est que Geovani Martins peut être fier de son parcours. Autodidacte, il réussit un tour de force littéraire en mélangeant les différentes formes d’écriture de façon spectaculaire, allant d’un argot extrême à la pureté des vocables dans un bain de poésie, notamment avec la nouvelle sur le papillon.

Le lecteur découvre 13 nouvelles aussi différentes les unes des autres et pourtant avec le même cordon ombilical : la violence et la vie. Dans cet univers sans limites, la drogue et la violence sont omniprésentes, mais derrière cette rudesse, ce sont des personnes qui circulent et des cœurs qui battent sans aucune envie qu’ils s’arrêtent. Chaque nouvelle amène une autre nouvelle avec toujours le même rythme final, une chute très musicale.

L’autre particularité est de traverser en quelques secondes de différence de la sérénité d’un regard sur la plage à une course poursuite périlleuse, d’une odeur florale à celle de la merde, d’un papillon à un rat, d’un éclat de rire entre potes à la violence des armes. Et ainsi de suite. C’est une haine endormie, une paranoïa de circonstance. Une peur du demain, un espoir du surlendemain. Le tout écrit avec une plume qui dessine une délicate sensibilité dans l’impétuosité des fracas.

Mention spéciale au traducteur Mathieu Dosse pour qui travailler le texte du jeune brésilien a dû être une gageure, pour un résultat époustouflant et qui permet aux lecteurs français de pouvoir découvrir l’un des deux auteurs les plus vendus actuellement au Brésil.

Une polyphonie littéraire à l’image de la diversité d’un peuple et de son histoire, ses histoires.

« Ils devaient vraiment avoir une dalle de malade. J’avais déjà grillé au moins deux lascars qui les surveillaient, prêts à leur tomber dessus. Et eux, ils étaient là, à la fraîche, genre on est à Disneyland. Je parle même pas des bougs camouflés en honnêtes travailleurs, et qui zieutent, et qui zieutent ceux qui ont la maille en attendant le bon moment. C’est ça qui me vénèr le plus, gros. »

« Après les coups de feu, il entra dans un silence et une obscurité différente de toutes celles qu’il avait connues. Il ne tarde pas à comprendre tout ce qui l’entourait, la certitude coulait dans ses veines, et il tremblait, exalté. Tout était clair, il fallait qu’il soit là, oui. C’était sa vie, son histoire. Même s’il était faible et égoïste, il savait qu’il ne pouvait plus lutter contre l’inévitable. Avant de s’évanouir, il parvint encore à rêver au jour où il reviendrait là et inscrirait son nom en séquence sur les deux immeubles. Loki. »

Le soleil sur ma tête – Geovani Martins- Traduction : Mathieu Dosse – Editions Gallimard/Collection : Du monde entier – Octobre 2019

Geovani Martins (à droite) et son traducteur Mathieu Dosse à la Maison de la Poésie à Paris le 16 octobre 2019




mardi 15 octobre 2019


Une noisette, un livre


Virginia

Emmanuelle Favier




Lire « Virginia » d’Emmanuelle Favier est comme entrer dans un musée ou franchir le seuil de la maison du 22 Hyde Park Gate dans le district londonien de Kensington, là où est née Virginia Woolf, là où elle y a vécu jusqu’au décès de son père. Ou encore dans la maison de vacances des Cornouailles. Car c’est cette enfance que narre l’auteure avec charme anglais et élégance française.

Lire chaque chapitre est comme entrer dans chaque pièce déserte mais avec les effluves intacts de la fin du dix-neuvième siècle. C’est soulever un drap qui protège un meuble, un tableau, un objet. Toucher avec la même délicatesse que l’écrit du récit le rebord d’une fenêtre, ouvrir un volet pour mettre en lumière ce qui a pu féconder l’âme de l’écrivaine britannique. On découvre l’inconnu, on perçoit justement une lueur à travers les persiennes de l’écriture, on hume un parfum après le dépoussiérage de la plume.

Virginia Woolf est née à Londres en 1882, de parents veufs, Leslie Stefen et Julia Jackson, et ayant chacun des enfants des précédentes unions. C’est donc dans une famille, que l’on nommerait de nos jours élargie, que grandit la jeune Virginia avec la transmission de l’amour paternel des livres et de la mélancolie maternelle. La mère décède lorsque Virginia n’a que 13 ans et c’est un tournant vers le début des angoisses et des questions existentielles pour l’adolescente.  

« Virginia » n’est pas la biographie la plus aboutie sur Virginia Wollf, puisque, d’une part, elle se concentre sur uniquement sa jeunesse, et, d’autre part, la forme romancée conduit à quelques emprunts de chemins buissonniers. Pourtant, ce livre se révèle unique et conduit le lecteur dans toutes les dérives de l’âme de l’écrivaine fécondées par les incertitudes, les doutes et les tourments. On peut ainsi supposer que les sources de son suicide ont pris peut-être leurs premiers flots dés l’adolescence, dans cette famille à l’ambiance trop feutrée qui semblait s’envelopper de naphtaline pour mieux repousser les coups du destin.

La forme du récit est assez simple, chronologique, mais elle amplifiée par une écriture remarquable et chaque fin de paragraphe est un enchantement : du boudoir de Virginia c’est une fenêtre qui s’ouvre sur le monde…
Le tout par un ton délicieusement désuet mais qui créé pourtant une biographie terriblement moderne. Et qui, personnellement, incitera votre serviteur à relire Virginia Woolf et enfin apprécier peut-être son œuvre.

« Sans oublier le plaisir, si commun aux dames emmitouflées, de ressasser les malheurs des autres pour mieux parler des siens propres ».

« Les blessures d’orgueil ont parfois des conséquences bibliographiques ».

« Sans cette famille désagrégée où l’on ne dit rien, où l’on ne parle jamais des mortes, où l’on se dissimule l’essentiel au quotidien, où l’on ment sur ce qui importe le plus, dans cette famille où la parole ne se fait jamais balsamique puisqu’elle ne dit jamais ce qui aurait le plus besoin d’être dit, pour tenir le monstre à distance il n’y a d’autre solution que de créer ».

« Dans ces premières écritures adultes elle tente, se relisant, d’entendre sa propre voix et non plus celle de ses parents, des ancêtres, des gènes. Les mots vibrionnent en elle, se cognent aux parois intérieurs qui résonnent, comme un écho de sa propre vacuité ».

Virginia – Emmanuelle Favier – Editions Albin Michel – Août 2019



dimanche 13 octobre 2019


Une noisette, un livre


 Le parfum d’Irak

Feurat Alani / Léonard Cohen




L’Euphrate, l’un des fleuves les plus captivants de l’histoire de l’humanité car il a vu, avec Le Tigre, naître quelques unes  des plus anciennes civilisations de la terre dans ce foyer si riche entre l’Irak et la Turquie. Euphrate c’est aussi un prénom, Feurat, comme celui du journaliste qui raconte d’une façon très originale et pertinente la descente aux enfers de son pays, l’Irak. Il n’y est pas né, mais son cœur y a toute sa place car il ressent tous les effluves qui remplissent cette terre dévastée. Avant l’odeur du souffre, des cendres, il y a eut cette glace au doux parfum d’abricot.

Son histoire corporelle avec l’Irak remonte à l’âge de neuf ans lorsqu’il foule pour la première fois la terre de ses géniteurs, de ses racines. Son père est absent car toujours considéré comme personne non grata au sein de la dictature de Saddam Hussein. En 1989, l’Irak qu’il découvre est encore une terre relativement calme malgré la longue guerre avec l’Iran son voisin, malgré la dictature. Il y a encore un doux parfum d’abricot. Mais une année plus tard, Hussein envahit le Koweit, c’est le début de la fin. Suivront la Tempête du désert, l’embargo, l’invasion US, le terrorisme…

Feurat n’est que tristesse face au nouveau parfum qui rampe sur le sol de sa famille : le parfum de la mort, des vies brisées, des rêves envolés. Adieu, glaces et autres friandises de l’existence, place aux bombes, aux tirs de kalash, à la dénonciation, à la paranoïa. Feurat grandit et devient journaliste parce qu’il faut montrer au monde comment vit un peuple dans la peur constante de se faire massacrer et de voir ses proches disparaitre dans, la plupart du temps, des conditions atroces.

« Le parfum d’Irak » est plus qu’un livre. C’est un document écrit et visuel, car chaque illustration de Léonard Cohen renforce les mots de Feurat Alani. Des courtes phrases qui correspondent à des tweets, un style télégraphique sans aucune recherche de fioritures, du brut pour exprimer la rudesse de la situation irakienne.
A l’heure où la situation au Moyen-Orient est encore une fois dans une phase plus que tourmentée c’est un ouvrage indispensable pour mieux comprendre la déchirure de cette terre sans oublier le rôle néfaste des embargos, ces derniers ne faisant que des victimes parmi le peuple…

Feurat Alani nous plonge sans ambages dans la détresse d’un pays usé/perdu, par un témoignage empreint d’humilité. Et d’humanité. Là où celle-ci se perd dans la folie de la violence, de la recherche du pouvoir et de la domination. Pourtant, la vie étant déjà courte pourquoi les hommes veulent faire oublier les parfums d’abricot, de cardamone, de thé au profit du souffre des bombes et du goût du sang ? A l'instar de Feurat Alani, il serait si bon de préférer le parfum de la vie...

« A Mansour, nous nous arrêtons à un glacier. Je déguste l’une des meilleures glaces de toute ma vie. Parfum d’abricot. Le parfum de Bagdad. »

« Les meilleures dattes viennent de Bassorah, autrefois appelée la Venise du Moyen-Orient. La palmeraie au sud de l’Irak est désormais une déchetterie à ciel ouvert ».

Le parfum d’Irak – Feurat Alani – Illustrations Léonard Cohen – Editions Nova & Arte Editions – Octobre 2018

Prix du Livre Albert Londres 2019




mardi 8 octobre 2019


Une noisette, un livre


 L’œil du paon

Lilia Hassaine




Sur une île croate, en mer Adriatique à moins d’un millier de kilomètres de la Grèce, un paon se meurt, de manière impériale comme son nom : Titus. Son trépas est inexplicable comme ceux d’autres paons de l’île, peut-être une forme de peste…malgré l’absence totale d’une quelconque infection.

Le gardien de l’île, Adonis, un très vieil homme semble en désarroi à regarder le corps sans vie de celui qui fut le souverain de cette terre maudite. En effet, selon la légende, des moines bénédictins furent jadis chassés de cet éden par un général de l’armée napoléonienne et trois aristocrates avides de beauté et de richesses. Avant de partir, les moines jetèrent la malédiction à l’image d’un Rigoletto désespéré…

Adonis a une fille, Héra, fruit de ses amours avec feu une superbe Juliette. Inquiet et voulant la protéger, il exige qu’elle parte à Paris chez sa tante Agathe, la sœur de Juliette. Ce qu’elle fait. Arrivée dans la capitale française, elle s’installe chez sa tante et son oncle, un couple énigmatique et parents d’un petit Hugo qui va trouver en Héra une aile protectrice. Mais de curieux personnages rodent : Gabriel, l’instituteur pas forcément aussi angélique qu’il le parait, un couple de pharmaciens et surtout un opticien dont le regard intrigue. Héra va devenir photographe. Est-ce que son œil remplacera ceux de la queue du paon… ? Ou bien son âme va-t-elle se transformer en une roue incontrôlable dans cette ambiance de plaisirs urbains et de superficialité.  

Lilia Hassaine signe un premier roman absolument éblouissant avec une maîtrise du temps et de l’espace, du fond et de la forme. Un conte cruel qui tient en haleine jusqu’au dernier souffle de la plume, plume qui glisse au fil des pages, ou plutôt, au fil des saisons à l’image d’Adonis et de son Aphrodite de Juliette.

L’œil du paon c’est un regard objectif sur la vanité, l’orgueil des êtres qui n’aiment que pour être valorisés, qui intègrent une société que pour briller en oubliant de regarder autour d’eux, qui paraissent ce qu’ils ne sont pas, qui dissimulent et s’exposent en même temps, quitte à se brûler les ailes. L’œil du paon est donc un cri, mais un cri en forme de chant. De chant du cygne.

Subtilement, entre les envolées d’Hera dans l’errance de ses rencontres, l’auteure glisse quelques coups de bec sur la vacuité du monde de l’entre-soi, de la téléréalité ou émissions assimilées (la télé tire-larmes), sur la manie de faire parler sur tout dès qu’une célébrité fait bondir les taux d’audience, sur les ombres des alcôves…j’en passe et des meilleurs.

Il y a parfois avec certaines fictions des fins qui laissent le lecteur sur sa faim. Là, rien ne se termine en queue de poisson, le paon nous offre, une dernière fois, toute la majesté de sa roue. Et ce, sans aucun orgueil dans le texte. Juste quelques notes sur la partition des nocturnes humaines.

Une tragédie grecque sous forme de conte mythologique du XXI° siècle. Fantastiquement réelle, réellement fantastique.

« Il aura fallu que j’arrive en ville pour me sentir seule ».

« Elle ignorait que le bonheur pouvait faire verser des larmes à ceux qui savent qu’il est éphémère ».

« Absorbé par cet univers enchanté, personne ne prête attention au banc juste devant la boutique. Un banc auquel on a ajouté un accoudoir central, pour éviter que les sans-abris ne s’allongent dessus. Le monde merveilleux reste ainsi préservé de toute pollution visuelle ».

« On ne doute jamais autant que lorsqu’on met son cœur en jeu ».

« Et entrera en piste, sans même prendre la peine de retirer son pantalon et ses chaussures. Sans se soucier des pleurs étouffés dans l’oreiller. Parce qu’il y a quelques heures, ils étaient invités à un vernissage, avec des petits fours qu’ils attrapaient du bout des doigts, des bonnes manières, et ce petit air précieux et délicat qui cache à merveille les cris non autorisés des épouses profanées ».

« Sur les plateaux de télévision, elle était invitée à s’exprimer sur tous les sujets : la ville, la jeunesse, la cigarette, la sexualité. Un jour elle fut même conviée à débattre du prix de l’essence, en raison de sa photo de la station-service ».

L’œil du paon – Lilia Hassaine – Editions Gallimard / Collection Blanche – Octobre 2019











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