Souvenirs d'un médecin d'autrefois

lundi 1 février 2021

 

Une noisette, un livre
 
Giono, furioso
Emmanuelle Lambert

 


Furioso, comme l’aurait peut-être aussi décrit Ludovico Ariosto, lui aussi poète comme Jean Giono, observateur des mœurs et des comportements chaotiques des humains. Emmanuelle Lambert par une écriture parfois proche de celle du roman fait de l’écrivain provençal une sorte de personnage de conte qui semble avoir chevauché le vingtième siècle comme une époque de la Renaissance après avoir essuyé toute la laideur de la Première guerre mondiale.

L’écrivaine a une passion pour Jean Giono, aucun doute. Mais une passion raisonnée, loin de tout fanatisme, ce pourquoi on peut lire son ouvrage avec empathie. Car elle n’hésite pas à envoyer quelques piques ou à s’interroger sur le comportement réel du « papa » du célèbre Angelo sous l’Occupation ; à juste titre.

S’adressant quelquefois directement à l’écrivain, elle repasse sa vie au gré des événements marquants – notamment la guerre 14-18 où Giono fut choqué à jamais – et de ses ouvrages qui sont loin d’être toujours une ode à la joie. C’est là tout le paradoxe du personnage, j’en avais l’impression et mes doutes d’amateur sont confirmés par un regard professionnel : aussi poétique que réaliste, aussi contemplateur qu’acteur, autant à représenter la vie que la mort, optimiste un jour, pessimiste le lendemain, amoureux de sa femme comme de ses maîtresses… seule certitude, apôtre de la paix et farouchement opposé à la vésanie de la finance.

Comme tout écrivain, il puisera son inspiration sur le vécu, sur ses idéaux, sur ses relations. De ses parents, il voue un amour sans faille à son père, pour sa mère tout est plus ombrageux. De ses amis, il portera toujours dans son cœur son compagnon de combat arraché par les griffes de la guerre et sera souvent fidèle en amitié. L’occasion de remettre en lumière un bien oublié Lucien Jacques.

L’occasion de retrouver aussi les livres de Giono, ceux lus dans mon enfance et de découvrir ceux vers lesquels je n’ai encore pris comme compagnons d’une soirée.

Furioso. Ma non troppo.

« Il ne faut jamais prendre ce qu’un écrivain dit pour argent comptant. Surtout Giono, qui, ravi de ses qualités de conteur, aimait beaucoup se raconter lui-même. Il avait la passion de l’invention, cette tendresse de l’esprit qui n’est pas exactement le mensonge, mais un endroit où la réalité qu’on raconte est tordue, à peine déformée par rapport à la vérité, un tout petit peu plus belle, ou agréable ».

« Que ce grand bavard ait eu pour idéal le silence de la communication lorsqu’elle s’efface devant la poésie ne doit pas surprendre. Giono, en ce sens, est un poète parmi d’autres. Mais il le fait en malaxant une telle glaise romanesque, les pieds si fermement sur terre, avec un attachement si permanent aux choses concrètes longuement décrites dans le toucher, dans l’odorat, à travers de longues phrases orales, de longues vagues de parole, que les moments où le silence advient stupéfient le lecteur ».

Giono, furioso – Emmanuelle Lambert – Editions Folio – Septembre 2020

dimanche 31 janvier 2021

 

Une noisette, un livre
 
Le diable parle toutes les langues
Jennifer Richard

 


« Plutôt que d’asseoir ma supériorité à coups de canne, j’ai toujours préféré ôter mon chapeau devant la personne que je dépouille ».

Cette phrase ne peut résumer le dernier livre de Jennifer Richard « Le diable parle toutes les langues » mais illustre littéralement le personnage de Basil Zaharoff, plus Méphisto que le maître des enfers et qui a soudoyé des centaines de Faust avides non pas de jeunesse éternelle mais de pièces sonnantes et trébuchantes, peu importe si elles avaient les marques de sang.

D’origine probablement grecque, ce marchand de canons est né dans l’Empire Ottoman, à Mugla. La famille s’est exilée mais sa terre restait Constantinople. De son vrai nom Vasilios Zacharias, avant qu’il ne lui donne des accents russes, avait probablement au fond de son esprit une triade qu’il n’a cessé de développer : la corruption, l’art de jouer les pays les uns contre les autres pour vendre des armes et la création d’argent par le crédit. Un côté Raspoutine en mode XXL.

L’autrice Jennifer Richard – qui a signé un remarquable précédent ouvrage Il est à toi ce beau pays, a puisé son inspiration à la fois dans les écrits autobiographiques de Zaharoff et les biographies existantes, biographies plus ou moins fantaisistes. Là, point de compassion ou d’oublis, ce Satan belliqueux apparait dans tout son cynisme manipulateur.

Quelques semaines avant son trépas, Zaharoff réalise que la Grande Faucheuse va l’emporter lui aussi et que la vieillesse est un naufrage. Lui, comment est-ce possible ? Le bienfaiteur de l’humanité qui s’amusait à passer pour un philanthrope à coups de billet pour les associations caritatives – Charity business avant l’heure – et à collectionner médailles et autres hochets de glorification. Décider des guerres – sans mettre un pied sur les terrains minés –  est la plus juteuse source de richesse et de reconnaissance aveugle. Devant le constat de sa déchéance physique il remet à se fille Angèle – qui n’était en réalité que sa belle-fille – ses mémoires. Mémoires qui ont le goût d’une confession mais noyée dans l’âme noire de celui qui s’est pris pour un démiurge de l’univers.

Mais il avait un mauvais génie. Sa compagne – épousée tardivement – la princesse Pilar, femme d’un grand d’Espagne avec une raison enfouie dans les profondeurs des démences, dissimulait sous son charme et sa beauté un appétit cruel pour le luxe et la célébrité. Un couple baroque dans son sens le plus péjoratif.

Derrière les perversions machiavéliques de Zaharoff, c’est tout un portrait des profiteurs de la misère humaine qui est peint à coups de plume trempée dans les veines des maîtres de guerre : ceux qui investissent dans la technologie pour tuer plus vite, plus en nombre tout en invoquant – déjà au dix-neuvième siècle – le bienfait des conflits pour apporter de l’humanité face aux territoires menacés. Mécanisme impitoyable entre machines d’acier et de plomb, pouvoir politique et haute finance internationale.

Un roman aussi déconcertant que captivant, non dénué d’humour noir, mais avec une histoire hélas toujours d’actualité ;  les hommes aimant s’enrichir et affirmer leur existence sur les fracas des balles et les effluves numéraires.

« Le client vient-il à manquer d’argent ? Peu importe ! Les deux agents s’entendent pour trouver une solution. Et cette solution a pour nom le prêt. Une troisième entité s’invite alors dans ce marché : la banque. Et voici trois parties qui, toutes, ont intérêt à ce que la transaction se réalise. Pour le courtier, ce n’est plus uniquement un pour cent de la part du vendeur, c’est en plus un pour cent de la part de la banque. Un client qui n’a pas d’argent et qui se voit contraint d’emprunter à la banque est donc plus intéressant qu’un client qui paie comptant. Si l’on ajoute à cela la nécessité pour la banque de sécuriser la dette, par les services d’un autre acteur du marché que l’on nomme l’assureur, l’on commence à comprendre que l’expansion de certaines fortunes n’a pas de limites ».

Le diable parle toutes les langues – Jennifer Richard – Editions Albin Michel – Janvier 2021

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« Les affres politiques du monde arabe paraissent plus lointaines que « Les Mille et Une Nuits ». Aucune autre mer du monde n’est plus éloignée du présent et nulle part ailleurs le passé évanoui n’a une présence plus envoûtante. Il y a une génération ancrée, ces boutres d’où montes vers moi la prière du soir étaient chargés d’esclaves, d’enfants eunuques, de vierges nubiles et d’armes de Sir Basil Zaharoff, le plus grand marchand de mort des temps modernes, à qui je portais jadis son petit-déjeuner au Négresco à Nice, où j’étais garçon d’étage en 1936 ».

Romain Gary - Les Trésors de la mer Rouge – 1971 

 

 

 

lundi 25 janvier 2021

 

Une noisette, un livre


Tu marches au bord du monde
Alexandra Badea
 


C’est l’histoire d’une femme qui se raconte, de Bucarest à Kinshasa. Qui est enfermée dans ses blessures, dans celles des autres, dans celles de l’Histoire de son pays, la Roumanie, et de ceux où elle va poser ses pas, le Mexique notamment. Son corps ne répond pas malgré sa jeunesse, son âme s’évapore. Dès qu’elle se sent mieux, aussitôt les sournois fantômes la narguent. Et gagnent. Le marketing qu’elle étudie est à cent lieues de ses faibles espérances mais ayant raté une énième fois le concours d’entrée au Conservatoire ses rêves de théâtre ont fini pas s’évanouir, telle une poupée de chiffon abandonnée par des mains d’enfant.

Dans une écriture particulière, travaillée sur le bout de la plume avec des effluves poétiques, c’est un voyage initiatique, un voyage au renouveau de l’âme dans l’inaction du monde des vivants. Mais contrairement à un lieutenant Giovanni Drogo elle ne va pas attendre, elle ne va pas rester dans la solitude des sentiments. Elle fuit. Elle part sans son compagnon qui n’est qu’un pantin de son existence. Sa première escale sera Paris avec une rencontre dans la cour carrée du Louvre. L’amour avec un inconnu ne lui apportera qu’un éphémère répit. Mais progressivement, une lumière semble l’entourer et lui porter de nouvelles flammes vers l’existence.

Ce roman est très beau et pourtant je suis restée à marcher qu’à son bord, peut-être parce que j’aime les personnages moins torturés pour une totale évasion livresque en cette période "confiniesque", peut-être parce que j’ai ressenti un narcissisme avec la multiplication des états d’âme et d’une narratrice qui semble se parler à elle-même. Néanmoins j’invite mes lecteurs à le découvrir car ils y verront d’autres lueurs et des richesses qui sont restées enfouies à cette première lecture. Et aussi pour sa qualité à émouvoir même sans totale communion de l’encre.

Tu marches au bord du monde – Alexandra Badea – Editions des Equateurs – Janvier 2021

jeudi 21 janvier 2021

 

Une noisette, un livre
 
Le syndrome de Petrouchka
Dina Rubina

 

(Photo de fond © Valerii Tkachenko)

Un héros de roman marionnettiste qui a pour prénom une marionnette, qui dit mieux ? Petia voue sa vie au théâtre de marionnettes. Il vit pour ses poupées, pour le jeu qu’il va inventer, les scènes qu’il va créer. Depuis son enfance il s’occupe de Liza, un bout de femme, toute petite, irrésistible, une chevelure à l’image de la flamboyance du personnage. Enfant, puis adolescent il l’a promenée sur son dos, a pris soin de cette jeune enfant dont la mère s’est jetée par la fenêtre sous les yeux de Petia. En grandissant, Liza est devenue son épouse et l’amour entre les deux est étrange et tout devient encore plus singulier lorsque Petia fabrique une poupée à l’effigie de sa femme de plus en plus happée par les tourments de la folie. Pourtant, dans le couple qui est le plus explosif ?

Sur cette grande scène livresque, il fallait un autre personnage pour tirer les fils : ce sera un médecin. Psychiatre de son état. Tout est parfaitement orchestré – de Mozart à Django Reinhardt – pour une histoire aux limites abracadabrantesques mais d’un foisonnement folâtre irrésistible. S’ensuit un défilé de personnages fantasques, tous plus ou moins liés les uns les autres et qui offrent une chorégraphie à la fois absurde, mystérieuse, imprévisible, sombre mais terriblement vivante.

Ce roman pourrait être le pendant du fameux ballet d’Igor Stravinski qui a pour nom cette figurine russe, ce pantin éternellement en souffrance qui fait frémir et sursauter de joie. D’une narration abstraite on se rapproche continuellement de la musique et surtout de la peinture, telle une polychromie posée sur cet art populaire du théâtre des marionnettes. C’est l’énergie du verbe pour colorer les âmes, ce sont des luttes en couleurs, une profusion de mots, de métaphores. C’est un crayon transformé en pinceau, une page aux allures de partition, un Tchaikovsky posant pour un André Lanskoy.

L’écriture de Dina Rubina rassemble toute la grandeur de la Russie et de ses alentours. Si Petia nous fait voyager de Samara, à Jérusalem, c’est pourtant Prague qui reste le socle de cette épopée entre le réel et l’imaginaire ; depuis le Pont Charles s’envolent des sonorités incandescentes, la luxuriance de la créativité, l’exubérance des passions, le tragique des destins. Et quelques baisers d’amour d’une Russie captivante et imprévisible. A l’image de ces éclairs bleus lors d’un orage d’hiver sous les averses de neige.

Follement théâtral, théâtralement fou.

« Assis sur son petit tabouret dans la remise du théâtre, Petia dévorait des yeux Youra qui jouait Pierrot, la marionnette brisée, et il repensait à son père. C’était lui, en tous points. Romka avait exactement, et de la même façon, coupé un à un tous les fils de la vie, les fils de l’amour familial qui le liaient à sa femme, à son gamin, en se laissant balloter uniquement sur le fil d’or, le dernier fil ténu qui lui restait (…) Le petit garçon savait déjà que le monde des marionnettes est aussi varié, vaste et peuplé que le globe terrestre, avec tous ses pays, ses peuples, ses fleurs et ses arbres, ses animaux et ses oiseaux, ses nuages, sa neige et sa pluie. Il savait que s’y cachait le secret de la vie, d’une autre vie, et que ce secret, il fallait sans relâche chercher à le découvrir, à le faire sortir ».

Le syndrome de Petrouchka – Dina Rubina – Traduction : Marie Lhuillier – Préface de Yves Gauthier – Editions Macha – Janvier 2020

 

 

lundi 18 janvier 2021

 

Une noisette, un livre
 
Les danseurs de l’aube
Marie Charrel


 

Allemagne 2017. Dans le brouillard des manifestations anti G20, deux êtres hors de l’espace et du temps se connaissent à peine et rien ne semblait pouvoir les réunir : lui est blond, allure androgyne, Allemand ; elle est brune, allure enflammée, Rom. Ils vont pourtant devenir célèbres malgré eux : un journaliste reporter d’images diffuse un cliché exceptionnel qui fait rapidement le tour du monde. Sur fond d’aurore, il saisit l’instant où leurs pieds et leurs bras vont rejoindre l’illisible, leurs âmes vont s’unir pour un flamenco dans toute sa quintessence de la liberté. Imperio et Dolores renaissent d’un lointain passé…

Lukas enfermé dans un corps où il n’arrive pas à se reconnaître, Iva enfermée dans une société qui ne cesse d’exclure son peuple. Tous les deux vont se fondre dans cette danse reflétant tous les écorchés vifs par la flamme des notes et des mouvements. De Hambourg à Grenade, le couple va mettre ses pas dans celui d’une figure russe : Sylvin Rubinstein. D’origine juive, il va entrer dans la résistance en Pologne, en Allemagne pendant la seconde guerre mondiale et sera un danseur émérite du flamenco, se travestissant en femme pour venger sa sœur jumelle adorée qui a été déportée avec leur mère dans le camp d’extermination de Treblinka.

Un oublié de l’histoire que fait revivre Marie Charrel dans un somptueux roman où la grâce rejoint la disgrâce du monde, où l’élégance de la danse rejoint l’inélégance de la guerre, où la liberté devient un chant sur toute la diversité des êtres et de ceux qui embrassent la vie. C’est charnel et platonique, bruyant et silencieux, statique et virevoltant.

Autre personnage avec une dimension incroyable est celle de l’officier de la Wehrmacht, Kurt Werner, qui a sauvé plus d’une fois le résistant danseur de flamenco ainsi que beaucoup d’autres en allant contre son pays ou plutôt contre la dictature nazie. Raconter c’est soulever le tapis où sont occultés ces combattants allemands qui avaient la haine des SS et d’Hitler et ont mené une résistance dans un courage exemplaire. Kurt Werner est passé à travers les crocs de boucherie et a pu célébrer la défaite du III° Reich.

« Les danseurs de l’aube », un moment magique qui réunit l’art et l’histoire, les ombres et les lumières au rythme de mots et de pas livresques. Un verdadero duende !

« C’est une drôle de chose, le corps. Une enveloppe, qu’on idolâtre ou qu’on ravage, dans l’espoir que la vie y palpite un peu plus fort, ou seulement pour la beauté du geste ».

« Lukas tourne autour d’Iva. Il ôte l’élastique nouant ses cheveux et les jette en arrière. Un halo doré rebondit sus ses mèches blondes. Il se laisse tomber au sol, jaillit. Au flamenco il mêle une gestuelle venue d’ailleurs, contemporaine. Intime. Il suit le rythme d’Iva. Ses longues jambes au galbe ferme, dressées sur des chaussures de femme, frémissent, ploient, dessinenet des courbes voluptueuses. Iva recule, se jette vers lui, entame une valse insensée ».

« Elle lui révèle une autre façon d’être au monde, la simplicité avec laquelle les peaux savent dialoguer, la douceur que l’on peut accorder aux autres, comme à soi-même. La sensualité née de l’abandon ».

Les danseurs de l’aube – Marie Charrel – Editions de l’Observatoire – Janvier 2021

mercredi 13 janvier 2021

 

Une noisette, un livre
 
Là où tout se tait
Jean Hatzfeld

 


Comme le rappelle Jean Hatzfeld, le génocide des Tutsis au Rwanda est l’un des plus meurtriers de l’histoire par rapport à sa durée : 800.000 morts pour 100 jours ! Du 7 avril au 17 juillet 1994 et qui faisait suite à la Guerre civile rwandaise entre le FPR (fondé par les exilés Tutsis dont Fred Rwigema, puis Paul Kagame) et les FAR (l’armée du Rwanda composée de Hutus et soutenus par la France).

Dans cette inhumanité totale, des hommes et des femmes ont tenté l’impossible : sauver une vie. A l’instar de ce qui s’est passé durant la Shoah, des êtres humains ont fait preuve de courage pour cacher, faciliter la fuite de ceux qui étaient condamnés à l’exécution barbare de l’intolérance. En 1994 ce sont des Hutus qui ont tendus leur cœur vers des Tutsis. Un fait méconnu et même s’il existe dorénavant une reconnaissance officielle beaucoup sont totalement ignorés. Parce qu’il est toujours difficile de parler, parce qu’un Hutu qui a sauvé peut encore passer pour un traître, parce qu’un hutu aux yeux des Tutsis est peut-être encore un ennemi. On n’efface pas en un jour le sang qui a giclé sur tous les chemins du Rwanda qui s’est coagulé dans les immondes trous reconvertis en charniers de l’horreur.

Jean Hatzfeld, que l’on ne présente plus tant ses écrits sur le Rwanda ou les Balkans font date, a rassemblé à Nyamata les témoignages de ces hommes et femmes qui auraient pu tout perdre en sauvant leur prochain. Le risque était immense car tout Hutu qui sauvait un Tustsi était condamné à « être coupé ». Des histoires rassemblées comme des nouvelles en transcrivant sans artifice le récit, ce qui donne une immense émotion à lire ces mots sortant du ventre, une langue étrange où pleuvent les métaphores. Ils ont survécu au génocide et c’est déjà extraordinaire ; mais en bravant le danger, ils ont donné espoir en l’humain, un humain capable du pire côtoie l’humain capable du meilleur.

Ce livre est précieux car ces « Justes » sont rares. Rares parque ‘ils se taisent ou parce qu’ils sont morts. Les raconter, c’est faire honneur à la bravoure de l’âme, c’est les faire revivre. C’est aussi un hymne à l’amour car les couples mixtes étaient chassés, persécutés ; on demandait à un mari de tuer sa femme Tutsi, s’il ne le faisait pas, les deux étaient assassinés. Les enfants avec. Ou alors, les enfants devenaient à leur tour des tueurs.

Des mots qui sont une signature éternelle pour Isidore Mahandago, Eustache Niyongira et Edith Mukayiranga (la gentillesse invincible), Marcel Sengati, François Karinganire, Jean-Marie Vianney Setakwe et Espérance Uwizeye, Silas Ntamfurayishyari…

Là où tout se tait – Jean Hatzfeld – Editions Gallimard – Janvier 2021

jeudi 7 janvier 2021

 

Une noisette, un livre
 
Ces excellents Français
Anne Wachsmann

 


Anne Wachsmann a embrassé le monde de la justice en revêtant l’épitoge. Tout comme son père et son grand-père. Sa famille est alsacienne, juive alsacienne et c’est en retrouvant par hasard une boîte avec divers documents et une correspondance entre son père, Jean-Paul,  et son grand-père, Poldi, que l’avocate a décidé de retracer l’histoire de toute sa famille sous l’occupation allemande.

Une famille qui contrairement à beaucoup n’a pas été décimée par la « solution finale » ordonnée par l’ogre nazi et ses ogrillons collaborationnistes français. A la fin de l’ouvrage, l’avocate souligne que la France, et grâce à des excellents Français, n’a pas été aussi touchée par les rafles que d’autres pays européens : 25% de la population juive a été envoyée dans les camps de la mort contre 99% en Pologne, 75% aux Pays-Bas, 55% en Belgique… Néanmoins tous ont vécu la peur au ventre – et c’est un euphémisme – jusqu’en 1945. D’un premier exil intérieur, toute l’Alsace devait être vidée des Juifs, ils vont se retrouver un peu éparpillés sur le territoire mais le lieu principal de la famille direct sera Néris-les-Bains dans l’Allier, à l’instar de beaucoup d’autres.

Après une introduction un peu laborieuse, l’intérêt du livre prend un immense envol à partir du premier chapitre jusqu’au dernier, les ultimes paragraphes du document résonnant de justesse et d’émotion. Avec de nombreuses illustrations, photos de famille, documents d’époque, c’est un travail gigantesque qu’a effectué Anne Wachsmann. A travers l’histoire d’une généalogie, c’est la totale immersion des années d’occupation en France et de la dévastation en Europe. A titre personnel, j’avais l’impression d’entendre mes parents me raconter ce qu’ils ont vécu – bien que n’étant pas juifs : exode, bombardements, délations, cartes de rationnement, la « pétainisation » de la France, propagande, les excellents français côtoyant les âmes les plus vils, le marché noir, les profiteurs, la faim, le froid, les privations, les sirènes, le couvre-feu, les voisins ou connaissances qui se font arrêter, les départs vers des destinations inconnus, la résistance, la peur… le tout amplifié atrocement lorsque vous étiez juifs. Là, c’était l’humiliation, les contrôles, le port de l’étoile jaune, le droit de n’avoir aucun droit, ne plus pouvoir travailler (ou presque), subir les injures, les coups. Etre obligé de se faire tamponner sur ses papiers : JUIF avec les descriptions physiques. Jusqu’à l’extermination finale.

Chaque membre de la famille a pu passer à travers les griffes du diable, souvent en prenant de nombreux risques et certains sont même entrés héroïquement dans la résistance.

A côté de la narration de cette vie, de cette survie quotidienne entre 1939 et 1945 s’ajoute l’histoire de l’Alsace, de sa population qui a dû basculer encore vers l’Allemagne, seule région totalement annexée au III° Reich !

Juste un bémol que je me permets de souligner lorsque l’auteure relate le décès de l’académicien Henri Bergson le 3 janvier 1941. Il n’y a pas eu qu’un « simple éloge funéraire au domicile du défunt prononcé par Paul Valéry ». Au sein de l’Académie française où on retrouvait à la fois farouches opposés au nazisme et collaborationnistes, la séance du 9 janvier n’a pas été facile car rendre hommage à un confrère juif était un risque énorme. Néanmoins, Paul Valéry alors directeur de séance a lu un courageux discours qu’il avait écrit en sa mémoire devant les 10 académiciens présents qui sera, ensuite, envoyé aux absents. Dés la fin du discours Valéry leva la séance en signe de deuil pour marquer les esprits en sachant qu’il enfreignait les règles autorisées. Et accompagnera Bergson pour son dernier voyage au sein d’un cortège réduit au minimum.

Un ouvrage non seulement à lire pour sa richesse informative mais aussi qui serait à diffuser au sein des établissements scolaires pour non seulement rappeler ce que personne ne doit oublier mais aussi pour montrer tous les mécanismes qui s’entrechoquent lorsque la haine se met à gouverner un pays.

Ces excellents Français, une famille juive sous l’occupation – Anne Wachsmann – Préface de Jean-Louis Debré – Editions La Nuée bleue – Octobre 2020

 

 

 

 

mardi 5 janvier 2021

 

Une noisette, un livre
 
Contre nature
Cathy Galliègue

 


Elles sont trois. Loin des trois déesses, tout au moins comme celles de la légende. Mais elles sont des femmes, des femmes qui vont voir leur destin basculer le jour où chacune commet l’inénarrable. La case prison est inévitable. A l’intérieur des murs, enfermement du corps, enfermement de l’âme dans un cadre où il vaut mieux passer pour une dominante que pour une blessée de la vie.

Pascale, Vanessa, Leïla. C’est cette dernière qui va rapprocher les deux autres. Qui sont-elles ?

Pascale est une mère infanticide que, forcément, la vox populi condamne à mort. D’ailleurs elle se déteste. Enfermée dans un corps gigantesque, elle rejette tout de sa personne. On peut la croire affabulatrice mais toutes les failles vont progressivement être découvertes. En attendant, sa vie en prison est du même enfer que celui d’avant, toutes se moquent de cet aspect difforme qui baisse la tête dès qu’un regard se pose sur elle.

Justement Vanessa n’est pas la dernière à se foutre de sa gueule, et même, à lui porter des coups. La belle jeune femme cache pourtant également son corps ; corps souillé, détruit lors de tournantes à répétition. Pour éviter les multiples viols dans la cave de l’immeuble elle a signé un pacte avec ses agresseurs acceptant l’inacceptable. Elle seule se retrouvera condamnée.

Leïla, elle, a un parcours sans histoire. Tout pour réussir jusqu’à son mariage... Bibliothécaire de métier elle continue à exercer son savoir dans les murs, parler avec les autres détenues, faire découvrir les livres, animer des rencontres. Quand Vanessa semble irrécupérable, elle lui met d’office un roman dans les mains : Vernon Subutex. Un choc ! Pour Pascale, ce sera Autant en emporte le vent. Choc également. Le début de la résilience. Par la lecture et par l’écriture. Les trois se mettent à raconter. A nous raconter.

Cathy Galliègue signe tout simplement une histoire bouleversante, une fiction aux teintes réelles et qui permet une immersion dans l’univers carcéral féminin. Elle nous guide progressivement à l’intérieur de ces trois femmes, nous ouvre des fenêtres pour voir au-delà des faits, au-delà des apparences.

Et au-delà des qualités romanesques et scripturales, ce livre renferme de salutaires valeurs : le rôle de la littérature, de la lecture dans les prisons, l’urgence d’aider les prisonniers à entamer une réinsertion et la nécessité pour chacun d’entre nous à ne pas subir : ces trois femmes ont trop accepté, ont trop caché les coups reçus, ont trop gardé pour elles les intimidations, les humiliations, la violence physique et verbale. Ne pas se taire pour ne pas se retrouver dans les ténèbres de l’enfermement.

Pour la forme, souligner encore la plume de Cathy Galliègue qui captive l’esprit comme un aimant, inclassable et singulière, une écrivaine que l’on aimerait voir entrer dans la cour des grands !

Un roman dur mais qui apporte une lueur d’espoir et un appel pour améliorer les conditions des femmes, celles qui sont encore libres, celles qui ne le sont plus. Puisse cette histoire traverser les couloirs éducatifs, les salles des pas perdus, les prétoires et tout simplement aller de mains en mains pour comprendre et arrêter de juger sans connaître.

« Me voilà de retour au bon vieux mitard. Cette fois, elles m’ont pas loupée. Sept jour ! J’ai même pas lutté, même pas protesté, je me suis laissé embarquer dans leur cloaque, où je suis supposée apprendre par cœur ce que le mot discipline veut dire, et m’y plier désormais. Il faudra qu’un jour on m’explique comment on peut devenir meilleure en étant enfermée, seule, vingt-trois heures sur vingt-quatre, couchée sur le flanc, les yeux balayant neuf mètres carrés, où le lit, l’unique chaise et la table sont rivetés au sol, où l’esprit ne peut que devenir fou, occupé à rien d’autre qu’à sa propre observation dans une mise en abyme des pensées qui s’affrontent les unes aux autres, qui se parlent, s’inventent des histoires, fouillent le passé en espérant y retrouver un vieux truc oublié. Pas de télé, pas de livre. Un cahier et un stylo. Comment ne pas perdre la boule pour de bon, quand une journée ne signifie plus que trois repas par jour, une heure de promenade solitaire, dans une cour à part, à ruminer la haine, à la mastiquer, comme un vieux morceau de barbaque plein de gras, et à même pas pouvoir la cracher ? »

Contre nature – Cathy Galliègue – Editions Seuil – Octobre 2020

dimanche 3 janvier 2021

 

Une noisette, un livre
 
Montagne – Anthologie
Les plus belles pages de l’Antiquité à nos jours
 


Les musiciens – en particulier Wagner, inspiré par la fabuleuse architecture de Montserrat, et Strauss avec sa symphonie alpestre – ont loué la montagne et son pouvoir de nous rapprocher des cieux. Parfois c’est hélas les ombres d’un crépuscule. Mais c’est aussi une infinie promesse de l’aube sur cette immensité : une roche nue qui s’offre sans pudeur à nos yeux mais qui s’habille de blanc pour que l’humain découvre son intimité au fur et à mesure qu’il tente de s’y rapprocher.

Seulement, les notes ne suffisent pas. Les mots offrent un rythme supplémentaire à toute la majesté des hauteurs. Depuis l’Antiquité un mariage inaltérable lie les écrivains et les alpinistes, des écrivains épousent l’alpinisme et des alpinistes prennent la plume. Contemplateurs, randonneurs, grimpeurs, les déclarations d’amour foisonnent dans des serments qui unissent ces êtres se donnant corps et âmes à la fois dans la souffrance et la joie, dans le franchissement des limites et les rêves les plus étoilés.

Frédéric Thiriez, déjà auteur d’un « Dictionnaire amoureux de la montagne » aux éditions Plon, s’est fait à nouveau plaisir – non égoïste – en rassemblant 80 auteurs livrant de magnifiques pages sur cette merveille archéologique sortie des entrailles de la terre. En bon maître de piste – ou ouvreur de voies – il présente brièvement chaque plume et explique chaque extrait qui, pour certains, sont de véritables tentations pour de futures débauches de lecture. Et d’évasion.

 Depuis Adrien, pour le plus ancien, jusqu’à Robert Macfarlane, le benjamin et écrivain que je découvre grâce à cet ouvrage. Ce banquet de tous les Ouréa réunit noblesse et prouesse, sport et littérature, imaginaire et témoignage, poésie et prose ; la fine fleur des aventuriers et contemplateurs : Jean-Jacques Rousseau, Horace-Bénédict de Saussure, Goethe, Friedrich Von Schiller, Lord Byron, Alfred de Vigny, Alexandre Dumas, Alphonse de Lamartine, George Sand, Eugène Labiche, Jules Michelet, Leslie Stephen, Emile Javelle, Henry Russel, Alexandra David-Neel, Dino Buzzati, Roger Frison-Roche, Hermann Buhl, Maurice Herzog, Gaston Rébuffat, Louis Lachenal, Lionel Terray, Walter Bonatti, Pierre Mazeaud, Reinhold Messner, Catherine Destivelle, Paolo Motelli, Jean-Marie Choffat, Erri de Luca, Sylvain Tesson, Amélie Nothomb, Jean-Christophe Rufin, Frédéric Gros, Stéphanie Bodet, Odette Nernezat pour ne citer que quelques-uns de ce florilège.

Mont-Blanc oblige, les Alpes se taillent la part du lion et tous les auteurs restent européens. Une suite plus planétaire serait judicieuse pour dresser un panorama de tous les sommets livresques ; ode à la nature, éloge du courage, partage d’aventures… une belle succession de pages pour honorer ces conquérants nécessaires de l’inutile et rendre hommage à ces monts et merveilles.

 

« En s’élevant au-dessus du séjour des hommes, on y laisse tous les sentiments terrestres »

Jean-Jacques Rousseau

« Tu possèdes une voix, Montagne puissante, qui abolit / Les lois du mensonge et de l’infortune dans le monde entier / Non comprise par tous, mais que les sages, les grands et les justes / Interprètent, rendent sensible, ou sentent profondément ».

Percy Shelley

« Quel que soit l’avenir de l’humanité, quel que doive être l’aspect du milieu qu’il se créera, la solitude, dans ce qui reste de la libre nature, deviendra de plus en plus nécessaire aux hommes qui, loin du conflit, des opinions et des voix, veulent retremper leur pensée (…). Heureusement, les montagnes ont toujours les plus douces retraites pour celui qui fuit les chemins frayés par la mode. Longtemps encore on pourra s’écarter du monde frivole et se retrouver dans la vérité de sa pensée, loin de ce courant d’opinions vulgaires et factices qui troublent et détournent jusqu’aux esprits les plus sincères ». 

Elisée Reclus

« Un phénomène singulier vient prouver à quel point la couleur des Dolomites est insaisissable : à notre connaissance, elles constituent le seul spectacle de la nature que les peintres, même les meilleurs, n’ont pas réussi à rendre ».

Dino Buzzati

« Ouvrez vos yeux et vos oreilles. Fermez vos transistors / Pas de bruits. Pas de cris. Pas de moteurs. Pas de klaxons / Ecoutez la musique de la montagne (…) Récoltez de beaux souvenirs, mais ne cueillez pas les fleurs / N’arrachez surtout pas les plantes, il pousserait des pierres / Il faut beaucoup de brins d’herbe pour tisser un homme ».

Samivel

« Pour moi, je voulais donc descendre. J’ai posé la question à Maurice la question de savoir ce qu’il ferait dans ce cas. Il m’a dit qu’il continuerait. Je n’avais pas à juger ses raisons ; l’alpinisme est une chose trop personnelle. Mais j’estimais que s’il continuait seul, il ne reviendrait pas. C’est pour lui et pour lui seul que je n’ai pas fait demi-tour ».

Louis Lachenal

« Vivant aux portes du ciel, j’avais oublié que j’appartenais à la terre »

Lionel Terray

« La montagne m’a appris à ne pas tricher, à être honnête avec moi-même et avec ce que je faisais »

Walter Bonatti

Montagne, anthologie – Les plus belles pages de l’Antiquité à nos jours – Ouvrage sous la direction de Frédéric Thiriez – Préface de Pierre Mazeaud – Editions du Mont-Blanc – Octobre 2020

 

 

lundi 28 décembre 2020

 

Une noisette, un livre
 
L’espion et le traître
Ben Macintyre

 


L’espionnage fait partie des plus vieux métiers du monde. En 1825 avant J.C., Ramsès avait déjà élaboré de fins stratèges d’espionnage et de contre espionnage, comme révéler à l’ennemi des fausses informations.  Dans l’empire romain sous Domitien, les « frumentarii » participaient aux services secrets pour renseigner l’empereur. La légende raconte qu’un « frumentarius » arriva à retrouver au III° siècle l’évêque d’Alexandrie Denys et à le faire arrêter. Bien plus tard, Napoléon disait qu’un « espion bien placé vaut mille combattants ».

Parfois détestés, parfois adorés, disons tout de suite que les espions ne restent pas inaperçus dans la mémoire collective : héros de la Grande Histoire ou pitoyables traîtres, ils passent pour des menteurs avec un art du double discours à faire pâlir la plus habile des langues de bois. L’historien et journaliste Ben Macintyre s’est penché sur l’un des  personnages les plus emblématiques dans les relations est/ouest du vingtième siècle : Oleg Gordievsky.

Gordievsky est né en 1938 à Moscou dans une famille liée au pouvoir soviétique, son père étant un officier du KGB. Sa mère, bien que croyante, suivait le concept idéologique de son mari bien que des doutes s’infiltraient en son for intérieur. C’est donc naturellement que le jeune Oleg s’oriente vers les services secrets d’autant que son frère a déjà rejoint les rangs du service soviétique du renseignement. Travailleur, brillant, polyglotte, il franchit rapidement les étapes jusqu’à obtenir en 1963 un poste à l’ambassade soviétique de Copenhague. Ce pied dans un pays de l’Ouest va progressivement faire basculer les sentiments de Gordievsky envers les dirigeants de sa nation, d’autant plus qu’il était à Berlin lors de la construction du mur en 1961. Il prend goût aux écrits interdits et à la musique classique occidentale. Et à la liberté qui semble s’épanouir dans les démocraties européennes. Ce sentiment se décuplera en 1968 lors des événements de Prague et c’est progressivement qu’il va travailler pour les services britanniques du M16, d’abord lors d’un premier contact lors de son affectation au Danemark, puis de façon spectaculaire lorsqu’il obtiendra un poste à l’ambassade de Londres. Double langage, double jeu, espion pour l’Ouest, traître pour l’Est, jamais Gordievsky ne faiblira et gardera seul son secret, refusant d’avouer à sa deuxième épouse et mère de ses deux filles – qui travaille pour le KGB – qu’il est passé de l’autre côté du mur. Mais, les agents doubles existent des deux côtés et un certain Aldrich Ames va mettre la puce aux grandes oreilles de Moscou… l’opération PIMLICO démarre.

Cette biographie c’est un roman, c’est un film. C’est du John le Carré à la sauce hitchcokienne ! Malgré la complexité de l’histoire et la quantité d’acteurs qui s’agitent de Moscou à Washington en passant par Londres et autres points stratégiques, la lecture se déroule comme un long tapis rouge sans jamais savoir où la course se termine tant la réalité dépasse la fiction. Qui dit biographie dit radiographie et c’est un scanner livresque qui passe au rayon X l’histoire soviétique, de Staline jusqu’à la perestroïka de Gorbatchov. Avec des tacles qui ne sont pas loin d’être toujours d’actualité. L’auteur n’oublie pas de mettre en lumière toutes les ombres s’engouffrant dans l’âme de Gordievsky, aussi bien son exil définitif que les difficultés intimes liées à ses mensonges permanents auprès de son entourage le plus proche. Pourtant il aimait Leïla Aliieva mais son métier est resté au-dessus de l’amour. Espionnage et trahison sur toute la gamme.

Sueurs garanties pour cet espion qui venait du froid.

« Dans l’espionnage comme en amour, une certaine distance, un léger doute, une tiédeur apparente peuvent stimuler le désir. Pendant les huit mois de frustration qui suivirent le déjeuner à l’hôtel Osterport, l’enthousiasme de Gordievsky ne cessa de grandir ».

« On attribua à Lénine l’invention du terme « idiot utile », poleznyi dourak en russe : il décrit une personne qui peut être utilisée pour diffuser de la propagande sans en être consciente ou pour servir les intérêts d’un manipulateur ».

« La paranoïa est la fille de la propagande, de l’ignorance, du secret et de la peur. L’antenne de Londres [ambassade soviétique] en 1982 était un des lieux les plus paranoïaques du globe. Une organisation souffrant d’un état d’esprit d’assiégé qui ne relevait en fait que du pur fantasme ».

« Dans un organisme vertical et veule, une chose est plus dangereuse que de révéler sa propre nullité : attirer l’attention sur la stupidité de son supérieur ».

« Les faucons de Washington alimentaient les faucons du Kremlin qui voyaient venir la fin du monde ».

« Fou de rage et humilié, ignorant encore comment Gordievsky s’y était pris, le KGB se lança dans une campagne de désinformation, de « fake news ».

L’espion et le traître – Ben Macintyre – Traduction : Henri Bernard – Editions Pocket – Août 2020

mardi 22 décembre 2020

 

Une noisette, un livre
 
Les protégés de sainte Kinga
Marc Voltenauer

 


Il serait bien réducteur et simpliste de dire que cette nouvelle enquête de Marc Voltenauer via son inspecteur Andreas Auer ne manque pas de sel. Car elle ne manque pas non plus d’épices explosives et autres ingrédients gustatifs pour faire ce de thriller psychologique un plat de choix ; si l’œuvre de l’écrivain suisse commence à prendre de l’épaisseur, cet opus est encore plus réussi que les précédents, véritable chevauchée fantastique au cœur des Alpes et les profondeurs des âmes humaines.

Deux siècles séparent deux évènements : l’arrivée en 1826 d’un juif polonais à Bex pour travailler dans les mines de sel, et, dans les années 2010,  une  prise d’otages – des élèves d’une classe de l’enseignement secondaire et les membres d’un groupe identitaire –  dans ces mêmes mines par un étrange personnage apparaissant sous les traits de Charlot. Apparemment rien ne peut présager que le deuxième est source du premier. Pourtant c’est ce que devra tenter d’élucider l’inspecteur Andreas Auer avec l’équipe mise en place pour négocier avec les terroristes et libérer les captifs. Quel est ce sibyllin Charlot qui au fur et à mesure ne semble pas correspondre à l’habituel profil des preneurs d’otages et qui forcerait presque l’empathie, notamment pour le négociateur en chef, Bakary ?

J’ignore où Marc Voltenauer puise son imagination mais le résultat est à vous couper la noisette ! D’une base qui s’avère classique – une prise d’otages - l’auteur transforme ce thriller en un condensé d’histoire et de psychologie, mettant en scène une myriade de personnages qui pourtant n’apparait jamais de trop, tous s’entrecroisent, du dix-neuvième au vingt-et-unième siècle.

Si les thrillers conventionnels m’ennuient ou m’horripilent lorsque l’hémoglobine coule à flots, autant ceux qui englobent autre chose qu’une simple enquête ou un chemin meurtrier d’horreurs me captivent. « Les protégés de sainte Kinga » est une descente historique dans ces mines de sel de Bex, un diaporama souterrain du travail des mineurs d’hier et d’aujourd’hui avec une multitude de thèmes qui ne peuvent qu’interpeler le lecteur : l’antisémitisme et le racisme sous toutes ses formes, l’homophobie, l’exil, l’extrémisme politique et les identitaires, la religion. Sans oublier l’hommage à Charlie Chaplin… Avec une écriture impeccable et un travail impressionnant de recherches Marc Voltenauer posent des mots comme des molécules chargées de transmettre des messages presque codés dans nos esprits pour dénoncer l’intolérance, la bureaucratie et apporter un noyau de tolérance dans nos petites cellules crises. Mais pour combattre les grandes causes, jusqu’où peut-on aller ? Si chacun endosse le costume de justicier, le risque est de tomber dans le même piège que celui que l’on combat avec la possibilité d’un mélange cacophonique ne faisant qu’un terrain de paradis pour les assassins.

Oscillant entre deux périodes, l’histoire met en relief que les événements d’aujourd’hui puisent très souvent dans les sources du passé, que les gènes sont transmissibles et que rien n’efface les blessures du temps. Tout se retrouve, tout s’enchevêtre à l’instar d’un immense ordinateur s’infiltrant dans les profondeurs des toiles humaines. Et rien de plus efficace qu’un Andreas Auer pour décrypter et nous emmener sur les hauteurs du frissonnement des âmes.

Ah j’oubliais, comme dans la Chauve-Souris et les invités du prince Orlofsky, une guest-star fait son apparition, tel un entracte avec le plus noble des mousquetaires, je nomme Alexandre Dumas !

Le sel de la terre en un roman…

Les protégés de sainte Kinga – Marc Voltenauer – Editions Slatkine & Cie – Octobre 2020

  Odessa des oiseaux Sophie G. Lucas   Premier roman de la rentrée littéraire 2026 que je pose en noisette sur le blog. Pourtant, il n...