Souvenirs d'un médecin d'autrefois

dimanche 26 août 2018


Une noisette, un livre 


Le sauvetage

Bruce Bégout




Edmund Husserl est considéré par certains comme le plus grand philosophe apparu depuis les Grecs. Fondateur de la « phénoménologie », déjà abordée par Kant dans sa « Critique de la raison pure »  et qui fait de l’étude du phénomène une science, il a laissé un travail impressionnant à la postérité, ses archives étant précieusement conservées à l’Université catholique de Louvain. Juif converti au protestantisme, ses manuscrits ont failli être détruits à la veille de la seconde guerre mondiale.

C’est cette histoire de sauvetage que nous conte l’écrivain et philosophe Bruce Bégout avec toute sa dextérité habituelle. Sa thèse avait d’ailleurs été consacrée au philosophe allemand.

Leo Van Breda, un jeune père franciscain part à Fribourg-en-Brisgau pour consulter l’œuvre du philosophe allemand. Mais nous sommes en 1938. L’Allemagne vit au rythme du nazisme, les juifs sont de plus en plus persécutés et la veuve Husserl vit dans l’isolement le plus total. Lorsqu’il la rencontre, il décide de sauver les manuscrits de feu son époux et c’est un long parcours, non sans embûches, que le moine va parcourir. Le seul élément cocasse de l’histoire est qu’il ne peut lire les écrits d’Husserl, tout ayant été rédigé en… sténo !

Si le synopsis semble attractif, j’avoue avoir avancé un peu à reculons pour les premières pages, mais progressivement l’intérêt est devenu grandissant que ce soit sur le fond ou sur la forme (une forme même olympique pour l’auteur).
Si Bruce Bégout a opté pour le genre romancé, il n’en demeure pas moins que c’est une histoire authentique, tirée en grande partie d’un ouvrage collectif de Van Breda. Ont été simplement ajoutés quelques personnages et des situations fictives mais qui n’enlèvent rien à la rigueur historique, seul un peu de piment est saupoudré.
La forme est légère pour un sujet lourd (et pas seulement dû au poids des manuscrits). L’humour de l’écrivain est décapant, sachant mettre des couleurs vivantes sur le climat gris foncé cendré de cette Allemagne hitlérienne.

L’ensemble est on ne peut plus instructif et j’ai particulièrement apprécié la narration, l’analyse sur le sort de certains catholiques durant le III° Reich, c’est pour ma part, un fait plutôt méconnu excepté quelques témoignages, et je découvre que beaucoup de religieux (surtout ceux issus du petit clergé) ont été déportés dans des camps de concentration. Effectivement, si on reprend quelques thèses, Hitler ne voulait qu’une seule religion : la sienne ! C’est pourquoi le moine franciscain fut suivi par un espion nazi, que l’on retrouve sous les traits du déconcertant Lehmann…

Un récit proche du thriller historique qui sait retracer l’ambiance méphitique de cette période nazie où surgissaient quelques belles âmes pour sauver à la fois des vies… et des écrits.

Le sauvetage – Bruce Bégout – Editions Fayard – Août 2018



vendredi 24 août 2018


Une noisette, un livre


 Capitaine

Adrien Bosc




En 1940, l’Europe tombait dans les mains du nazisme. Après la « drôle de guerre » de quelques mois, mai sonnait le tocsin. En juin, Pétain signait à Compiègne l’Armistice ouvrant la chasse à tout ce qui ne pensait pas hitlérien. L’exil, seule porte de sortie pour des milliers d’opposants ou pour ceux catalogués « impur » par la religion nazie.
C’est ainsi que pratiquement un an plus tard, en mars 1941, l’intelligentsia européenne se retrouve sur le port de Marseille pour embarquer sur le vapeur Capitaine-Paul-Lemerle, 350 passagers en tout, d’André Breton à Claude Lévi-Strauss en passant par Anne Seghers, Victor Serge, Wilfredo Lam, Germaine Krull, Alfred Kantarowicz et une cohorte d’inconnus. Artistes, savants, juifs, communistes, républicains espagnols, à cette longue liste des forçats de l’histoire, manquera Walter Benjamin qui, arrivé à la frontière espagnole en septembre 1940 dans un épuisement total, met fin à ses jours face à un horizon fermé et sans issue.

Une épopée trop méconnue que raconte l’écrivain Adrien Bosc avec une écriture et un lyrisme absolument stupéfiant, oscillant entre les vagues de l’inénarrable, la houle des pétainistes et les flots de la vaillance des exilés.

Comment ne pas établir un parallèle avec ce que vivent actuellement des milliers de réfugiés, fuyant des pays en guerre ou des dictatures. D’ailleurs, une réflexion intéressante surgit de la part d’Alfred Kantarowicz, qui préférait l’emploi du terme « émigré » plutôt que celui de « réfugié » : « le nom même de réfugié, d’exilé ou d’apatride ne va pas de soi, plonge celui qui le revêt dans une condition qui l’oblige et l’enferme »
A l’époque de la seconde guerre mondiale, on ne parlait pas de « trafic de migrants » et pourtant la similitude des conditions d’embarquements, la rançon à payer pour pouvoir traverser l’Atlantique, est frappante avec les embarcations en Méditerranée et la filière des passeurs.

Quant à l’arrivée en Martinique, elle était, malgré le climat, plutôt glaciale. Ils quittaient Marseille et le régime de Vichy pour se retrouver enfermés dans une léproserie à Fort-de-France au son d’un « Maréchal nous voilà » !

Adrien Bosc narre avec la précision d’un architecte des mots, les espoirs et les sacrifices des passagers, partis pour échapper au pire mais avec les craintes d’aboutir au néant. Heureusement, la plupart des exilés pourront se reconstruire mais avec des blessures qui ne refermeront jamais ; un adieu à ce que l’on quitte c’est mourir un peu…
Un kaléidoscope littéraire où Claude Levi-Strauss, père de l’anthropologie structurale, rencontre André Breton, chantre du surréalisme, où l’auteur effectue un parallèle entre César/le Rubicon et Césaire/l’Absalon ; une toile immense pour ne pas oublier, pour remettre en mémoire le passé perpétuel ; ressentir les vagues, basculer entre les flots, inhaler l’embrun de l’exil. Et peut-être, donner au lecteur le goût du courage par le récit de voyageurs involontaires.

« Les écrivains mis à l’index par Hitler fondent des bibliothèques dans les grandes capitales du monde ».

« Il songea à l’exil, à ce qu’il advient de celui qui reste, à ce qui reste de celui qui part ».

« Qu’emporte-t-on dans l’instant ? Quand il faut, du jour au lendemain, plier bagage et laisser son monde derrière soi sans espoir d’y revenir.
« Le sentiment du danger est grisant à qui se sait à l’abri ».

« Il avait traversé un océan et deux mers, il expérimentait les limites d’un monde, où l’évolution phénoménal des techniques, l’accroissement de la vitesse et des échanges, parallèlement et par une même logique, étranglaient les cœurs, amoindrissaient les âmes ».

Capitaine – Adrien Bosc – Editions Stock – Août 2018

« L’aube n’est que le début du jour ; le crépuscule en est une répétition » Claude Lévi-Strauss


jeudi 23 août 2018


Une noisette, un livre 


Les nougats

Paul Béhergé




Gourmandise quand tu nous tiens ! Ouvrir un livre qui a pour titre « Les nougats », est un plaisir de fin gourmet, s’imaginer que les pages sont caramélisées, les lignes dansant sur des noisettes. Tentation, tentation…
Bing ! On redescend de son arbre, car tout commence comme dans une confiserie où on aurait glissé un éléphant, ex-vendeur en porcelaine reconverti en spectre fantôme… Voyez le genre… On assiste soudainement à un match de foot où le gardien de but, vêtu d’un imperméable (on ne sait jamais, parfois les coups pleuvent) se concentre sur les cailloux de la pelouse (des galets sur une pelouse ça tombe forcément à pic) tout en fouillant dans ses poches à la recherche de ses nougats chéris… ce n’est pas tous les jours qu’on aura la chance d’être spectateur d'une telle compétition d’anthologie !

Mais revenons à la source du roman, en essayant d’être aussi limpide que l’eau claire, même si la situation est un tantinet opaque. Deux protagonistes : Paul Montès et Olivier Labrousse ou Olivier Labrousse et Paul Montès, l’un voulant dépasser l’autre, mais l’autre étant toujours sur ses pas, genre fox-trot néo-amical mais avec paso doble sanguinaire en deux temps trois mouvements. Ils ne sont pas frères et n’ont pas d’amis ; l’un veut devenir l’ami de l’autre mais l’autre n’a qu’une idée en tête : devenir célèbre. Un remix de Caïn et Abel version XXI° siècle avec le nougat et un manuscrit qui vont être aussi collants l’un que l’autre. Ajoutons que Paul est aussi maladroit qu’Olivier est brutal, qu’Olivier est aussi intelligent qu’un paquet de biscottes vide et Paul doté d’un génie qui dépasse les raisons.

Voilà pour les présentations. Pour le contenant, c’est une odyssée contenue entre Rambouillet et Manhattan avec quelques arrêts parisiens intra-muros ; l’histoire de ce loser (Paul) face à un énergumène (Olivier), ce dernier reculant devant aucun stratège pour lui piquer le manuscrit qui le conduira vers le succès. On s'interroge si le récit ne va pas se terminer façon air de la folie  de Lucia di Lammermoor  (Fuggita ia son da’ tuoi nemeci/Un gelo mi serpeggia nel sen/Trema ogni fibre/Vacilla il piè… and son on) mais non, je vous laisse (et sans collier) la découvrir… à se demander même si l’auteur n’en fait pas un peu de trop…

Votre serviteur n’a pu s’empêcher de faire une comparaison avec une autre histoire de vol de manuscrit, tout aussi croustillante, celle de William Kotzwinkle « L’ours est un écrivain comme les autres » mais en lieu et place du miel et de la crème fouettée, ce sont les nougats qui obtiennent  une haie d’honneur. Par le chemin de la farce corrosive c’est tout une démonstration de la superficialité d’une société, du narcissisme exacerbé, une féroce critique du monde « bien pensant », de l’aptitude de juger les gens sans les connaître ou que soudainement, une intelligentsia pompeuse porte aux nues un individu et le glorifie même dans ses errances incompréhensibles (cf la scène de conférence à Manhattan !).

Pour alléger le tout, Paul Béhergé ajoute quelques tranches finement découpées de psychanalyse en offrant (n’hésitez pas c’est gratuit) des cours peu conventionnels sur l’amitié avec comme référence, s’il vous plait, Platon et Socrate. Reste à savoir si Paul suit l’un des proverbes d’Aristote « Amicus Olivier, sed magis amica veritas »… car le voleur deviendra plus célèbre que le volé…

« Je sais que si je le voulais, je pourrai toujours, bien sûr, mais je ne le fais pas. Du reste, ça ne sert à rien de sucer, de frotter indéfiniment des cailloux plats dans ses mains, ça ne mène à rien. Cela procure beaucoup de plaisir, certes, mais le monde est-il fait pour le plaisir ? J’ai seulement gardé cette habitude de guetter les petites masses qui peuplent le sol aux alentours de la chaussée et, quand j’en vois un de très beau, je le mets dans ma poche fissa. »

Les nougats – Paul Béhergé – Editions Buchet Chastel – Août 2018-08-04

Livre reçu et lu dans le cadre du Prix Littéraire de la Vocation 2018



lundi 20 août 2018


Une noisette, un livre


 La dérobée

Sophie de Baere





Claire, originaire de Picardie, vit avec ses parents qui sombrent dans la léthargie suite au décès accidentel de leur fils. L’été 1985, à 14 ans, elle rencontre Antoine, issu d’un milieu bourgeois bien différent du sien, qui devient son meilleur copain et n’attend que les vacances suivantes pour le retrouver. Deux ans plus tard, l’amitié se transforme en amour. Mais survient un drame, une jeune fille est assassinée, le meurtrier est trouvé, jugée, mais Claire et Antoine ont des doutes, n’est-ce-pas le coupable idéal ? Un homme sans défense, handicapé…Peu de temps après, Claire va découvrir la vraie personnalité du père d’Antoine, Claude. Très élégant, il a élevé seul son fils, sa femme l’ayant quitté pour un autre. Mais derrière cette distinction, se cache une face bien sombre, elle en parlera à Antoine qui refusera de la croire. Leur histoire s’arrête brusquement dans la colère et l’incompréhension.

Près de 30 ans plus tard, chacun a fait sa vie, ou a essayé de la faire. Claire a deux enfants avec François, son mari. Antoine a épousé une superbe femme, Paola et de leur union est née une fille, Diane, qui s’est éloignée complètement de ses parents et habite Nice, ville où réside depuis des années Claire. Et soudain, Antoine et sa femme viennent habiter dans le même immeuble… Les souvenirs remontent, les blessures jamais fermées s’élargissent soudainement dans la plus totale confusion des sentiments.

Sophie de Baere signe un premier roman sous le signe de l’amour, l’amour et ses fluctuations mais, invincible. Un roman entre ombres et lumières, luminosité pour la passion entre Claire et Antoine, noirceur pour l’atterrant Claude, le tout enveloppé par une écriture fluide, sans excès, sans emphase ; comme si la plume dansait sur les pages mais en tournant autour d’un voile de pudeur pour laisser de l’imagination à l’amour et ne pas s’enfoncer dans un voyeurisme inutile pour les faits sordides, les nommer est suffisant.

Une réflexion tout en finesse sur le temps qui passe, ce temps que l’on ne peut rattraper mais qui lui peut revenir sur vos pas ; sur la séduction malgré les années qui s’ajoutent ; sur la capacité à savoir rebondir et à tenter l’audace pour s’épanouir. Une belle fenêtre également sur le pardon, sur la capacité humaine à absoudre les erreurs ou errements des autres, en les comprenant, afin de permettre à son âme de nettoyer la rugosité accrochée à ses parois. Pour enfin aimer la vie. Pleinement.

« Je mettais de la dentelle arc-en-ciel sur le gris de mes habits. »

« L’essence de mon existence se résumant à la sienne, l’attente de ses courriers était devenue un cruel échafaud. J’étais obsédée par Antoine ; sur mes oreilles, la musique du baladeur se confondait avec sa voix ; dans mon palais, le sucre ou le sel se bigarraient de la saveur de sa bouche. La fournaise de l’insert familial qui réchauffait mon corps d’hiver me faisait revivre l’instant fiévreux de notre premier baiser. »

« Allongée sur un transat, j’apprécie le calme total de la fin de nuit. Ce noir à peine trempé de murmures d’oiseaux et de vent dans les feuilles. A Nice, le bruit est un mercenaire ivre. Direct, immédiat, poreux, il s’insinue dans l’âme et la profane pour l’empêcher d’exister vraiment. Ici, le bruit est lointain, poli et délicat. Il emprunte de douces passerelles et j’apprécie de pouvoir me tenir hors de son emprise. »

« Aujourd’hui à quarante-cinq ans, j’ai pour la première fois l’audace de chercher à me satisfaire. De me trouver une voie. Ma voie. »

La dérobée – Sophie de Baere – Editions Anne Carrière – Avril 2018

dimanche 19 août 2018


Une noisette, un livre


 Nage libre

Boris Bergmann




S’il fallait décrire ce roman par une seule lettre ce serait celle du A. A comme Alchimie et Amitié.
Alchimie, pour cette transformation du personnage principal, Issa, qui par miracle va renaître, va transmuter ses cendres en lumière.
Amitié, parce que c’est le seul et unique  socle qui permettra de changer le destin, une communion sincère entre Issa et Elie, tous les deux car l’amitié ne se vit pas en groupe, c’est « un animal qui paît à deux » comme l’a souligné Plutarque.

A cette alchimie fraternelle, s’ajoute un élément catalyseur : celui du « premier enfant de la nature » le Nommo chez les Dogons ou Noun chez les Peuls, cette source de création, ce génie qui est l’eau et qui permettra à Issa de plonger dans une autre vie.

Paris, XIX° arrondissement, direction le nord est de la ville dans les HLM, dans la « Zone » des oubliés de tout, où chacun tente de vivre avec des codes de survie. Issa, seul avec sa mère vivent là. Sa génitrice fait des ménages, travaille dur et se réfugie dans sa religion. Le père est absent, d’une autre origine malienne que la mère ce qui fait d’Issa un métissé, un impur ; subit brimades et coups des élèves, de ceux qui font la loi dans les cages d’escalier et autres lieux de trafic. Il n’a qu’un seul ami, Elie, un jeune homme qui semble terriblement à l’aise, a un sourire ravageur, veut devenir acteur ; son ambiance de vie est guère enviable entre une mère soumise, un père absent et un beau-père très violent. Il est juif mais n’ayant peur de rien, personne n’ose l’agresser. Le duo amical est mal vu mais c’est Issa qui prend tout pendant qu’Elie le protège, jusqu’au jour où il le force à rebondir en allant s’entraîner à la piscine, une piscine qui lui rappelle tant de mauvais souvenirs et objet de tous les dénigrements, les corps se mettant presque à nu.

Mais justement ce sont ces corps qui se dévoilent, c’est cette eau qui sculpte les corps, ces mouvements aquatiques avec parfois un sens érotique qui vont éveiller les sens d’Issa et accepter d’être différent, de ne plus se soumettre aux apparences, de retrouver une identité. Avec l’aide d’Elie.

Incroyable récit d’un être touchant le mur mais qui va opérer un virage pour repartir de l’autre côté grâce à une culbute magistrale aussi belle que les ailes d’un papillon…
Boris Bergmann offre des mouvements divers, brasse sur les clichés, constate amèrement la vie réelle des cités oubliées, interpelle sur la superficialité des écrans, montre le pouvoir d’un cerveau sur l’enfermement, plonge dans les souffrances de l’exil, du déracinement, de « l’apatridie », ondule sur la découverte de l’amour et de la sexualité et peint un superbe ballet aquatique sur l’amitié.

Que d’odeurs dans ce roman, tantôt nauséabondes, tantôt envoutantes ; que de force donnée, on pourrait presque en faire un manuel de survie, là où on apprend à obtenir une « licence de mépris avec mention » ; que de sensualité lorsqu’Issa découvre son corps, ses désirs, les caresses touchant aussi bien la peau que l’âme pour un bain jouissif de volupté.

Le tout est amplifié par une écriture sobre, directe, oscillant entre la brutalité des conditions de l’existence et la poésie des sentiments des deux protagonistes. S’ajoutent les attendrissants passages sur la vieillesse et judicieuses réflexions sur la religion, sur le monothéisme versus le polythéisme, les croyances, les préceptes : on songe à l’Antiquité, celle où les Grecs avaient choisi de répandre leur religion non pas par des prédicateurs mais par des poètes…

L’eau, source de vie, fleuve des destins, symbole de rencontres essentielles, jaillit dans « Nage libre », l’histoire dune métamorphose dans le bassin de l’amitié.

« Si seulement il avait su se transformer en buisson comme les esprits maliens habitent les écorces d’arbre de toute leur volonté. Mais en France, les esprits maliens n’ont pas de papiers, la préfecture les a reconduits à la frontière. Et les mythes de l’enfance, eux aussi, sont en exil. »

« Issa préfère la compagnie muette des petits vieux. Sans un mot, ils dérivent. La piscine n’est pas un lieu d’effort pour eux, mais de relâchement. Issa aime les admirer : voir le plaisir éclore quand leur peau ridée, cornée, pleine de tâches et de fêlures, touche l’eau, gonfle d’un coup, retrouve une souplesse oubliée. Leur sourire s’élargit. Ils pataugent dans du lait, de la crème. Parfois, même, ils ne nagent pas, ils demeurent verticaux. Et ils marchent. Ils marchent pour brûler au ralenti. »

« Issa reconnaît parmi eux Mamad’ qui mène le groupe. Le mot a dû se répandre concernant son activité secrète, plus illicite que la leur car elle apporte à Isa un plaisir qu’ils ne peuvent pas comprendre – un plaisir de corps nu, de l’eau et de l’âme. Plaisir sale. En plus, Issa partage ce plaisir avec Elie : amitié prohibée, association défendue. Ça pèse dans le procès-verbal. »

« Collés sous l’eau, on ne sait plus qui est Issa et qui est Elle. Ils se mélangent, bannissent les différences. Ils ressemblent aux poissons qui pour augmenter les chances de se reproduire changent de sexe à tout de rôle – prennent du plaisir par hermaphrodisme successif. Pas de problème de genre chez les poissons. Ils se pénètrent par des câlins. Chaque baiser est une caresse de nageoire. »

Nage libre – Boris Bergmann – Editions Calmann-Lévy -  Janvier 2018
Prix Littéraire de la Vocation 2018

Livre reçu et lu dans le cadre du Prix Littéraire de la Vocation 2018


 



vendredi 17 août 2018


Une noisette, un livre


 Danse d’atomes d’or

Olivier Liron 



« Che faro senza Euridice
Dove andrò senza il moi ben ?
Euridice ! Euridice !
Ah ! non m’avanza
Oiù soccorso, oiù speranza
Né dal mondo, né dal ciel ! »

Olivier Liron a peut-être grandi auprès des muses lui transmettant le talent, l’inspiration, la sensibilité. Tel un Orphée avec sa lyre, il tient entre ses mains des pages sur lesquelles il fait glisser les mots comme des notes pour offrir un chant scriptural sur l’amour et ses tragédies. La mythologie ne meurt pas, elle reste éternelle et s’offre une modernité avec les troubadours de l’écriture.

Paris. Alésia.  XXI° siècle. Lors d’une soirée O rencontre Loren. Parmi les convives un certain Virgile Vediani. Virgile… forcément. O est subjugué par la beauté de Loren, son corps, la façon de se mouvoir, il ne sait pas encore que c’est une acrobate, une manouche libre de tout. Les amis jouent à se trouver une personnalité ; pour O se sera Orphée, pour Loren ce sera Eurydice. Les regards se croisent, se cherchent, les sensations se déclenchent, des étincelles brûlent, la flamme jaillit... on craint déjà qu’elle s’éteigne lorsque Loren lance à O : « Ne te retourne pas ! »

Le couple se voit à nouveau, s’apprivoise, marche progressivement dans les pas de l’un et l’autre, échange peu sur leur vie, juste sur l’instant, le moment. De ces pointes successives, les corps se rapprocheront pour un ballet érotique sur la scène de l’amour. Baisers langoureux, caresses audacieuses, fougue et sagesse, sagesse et fougue, arabesques sensuelles… la danse charnelle semble éternelle entremêlée de la délicatesse de l’esprit. Mais un jour, O a comme un pressentiment, il lui semble que Loren va disparaître. Pour toujours. Le lecteur devine déjà sous quelle forme s’est transformée Aristée et le serpent… Désespoir de O, profonde tristesse de voir cet amour s’engouffrer dans les abîmes du non-retour. Il erre sur terre, aussi meurtri que les âmes dans le royaume d’Hadès. Suite à un courrier, il part en Normandie pour en savoir davantage sur la disparition. Sur sa route il rencontre un artiste étrange au nom de Cerbère, déclarant lui-même « qu’il se donne un mal de chien ».

Dans ce roman moderne, Olivier Liron conserve la tradition du mythe d’Orphée, l’inéluctable destin humain de l’amour et de la mort. Avec l’espoir d’une éventuelle résurrection. Le récit est une constellation de beauté, tant sur l’écriture que sur la richesse du sujet, mêlant histoire et réalité, antiquité et modernité, références subtiles entrecroisées d’un humour que l’on peut qualifier d’élégance.

L’auteur s’est inspiré de l’opéra dansé, Orphée et Eurydice » de Pina Bausch sur musique de Gluck. Le résultat est une variation de plume, un enchainement de phrases cascadant les unes dans les autres à l’image des deux protagonistes dans leurs ébats infinis.
Un premier roman très prometteur, une poésie créative dans la ligné d’un Boris Vian ou d’un Paul Eluard,  avec cette petite étoile qui fait la différence et la personnalité d’un écrivain. Même si la mélancolie parfume les pages, les larmes glissant en filigrane, c’est un ballet d’ombres heureuses qui tournoie dans les yeux du lecteur pour cette ode à l’amour, à la liberté et pourquoi pas, à l’éternité littéraire et à celles des âmes qui font de la vie un Olympe de l’harmonie.

« Sept cases pour toute une vie, nous pensions à une réforme consciencieuse de l’ordre du monde ; il faudrait inventer d’autres jours, d’autres liesses, d’autres drames, quid du pardi, jour ductile, du verdi, jour d’opéra, de l’arrondi, jour de douceur, de l’assourdi, jour de silence, du resplendi, jour de lumière, du radi, jour végétarien, du candi, jour de pause gourmande, du reverdi, jour printanier, du léopardi, jour moucheté, de l’organdi, jour voluptueux, de l’atlandi, jour à écouter en secret au creux de soi, lorsque rugit le cœur ; »

« Le réel est une fable autobiographique. »

« La seule façon de survivre, c’est de ne pas faire toujours la même chose. De bouger. De n’avoir jamais de certitudes. De changer de vie tous les jours. D’envies. C’est ça mon système à moi. »

« Je revois mes nuits d’amour avec Loren comme une seule nuit d’amour. Une seule nuit et mille et une nuits d’amour, c’est comme si une nuit d’amour n’existait pas en elle-même mais dans un continuum d’espace et de temps ; au sein de toutes les nuits passées ensemble, chaque nuit se déploie singulièrement, chaque nuit a sa lumière propre, chaque étreinte est différente de la suivante, comme des vagues qui se succèdent et se ressemblent sans jamais être exactement semblables (…) chaque nuit fait éclater dans toutes les zones de mon corps des électricités particulières et violentes, chaque caresse épelle des vertiges, fixe des abandons, diffuse dans mes organes l’infinie variété du plaisir. »

« Je t’ai cherchée dans tous les recoins familiers du monde. Dans les frissons inconnus. Dans le frôlement d’autres corps, d’autres mains. Je t’ai cherchée dans la géographie incertaine de l’insomnie où la vue se même aux songes, lorsque al conscience bascule dans le manque, dans l’absence. Je t’ai cherchée avec la foi de l’enfance (…) je t’ai cherchée jusqu’à en perdre l’équilibre. Je t’ai cherchée sur le fil des jours. »

Danse d’atomes d’or – Olivier Liron – Editions Alma – Mai 2016



mardi 14 août 2018


Une noisette, un livre 


Agatha Christie, le chapitre disparu

Brigitte Kernel




Si un jour (ou une nuit) vous désirez faire revivre un écrivain, une auteure qui a bercé votre éveil livresque, ne faites pas tourner les tables, ne prenez pas rendez-vous avec un medium de l’au-delà, n’allez pas implorer à Abydos la déesse Seshat, non. Espérez simplement que Brigitte Kernel fasse revivre, l’instant d’un livre, une plume légendaire sur le flot perpétuel de la littérature. 

Décembre 1926. La reine du polar so british disparait pendant une dizaine de jours et ce n’est pas pour écrire un conte de Noël. Mais alors pourquoi… Mystère et boule de noisette. Dans sa biographie Agatha Christie élude cette période où elle est déchirée entre la disparition de sa mère et le désir de divorce de son mari qui veut épouser sa secrétaire. Partir et s’évanouir un peu… sauf que la presse ne va pas l’oublier. On y découvre alors une Agatha bien taciturne, doutant d’elle-même face à ses déboires conjugaux. Loin d’être un récit sentimental, c’est aussi une belle leçon de modestie post-mortem, une réflexion sur la célébrité et l’occasion d’envoyer quelques flèches bien enrobées de causticité sur les rumeurs et leur divulgation.

Avec humour et finesse d’écriture, Brigitte Kernel retrace avec délice ces quelques jours de fuite, se basant sur des faits réels mais en romançant l’épopée de la créatrice de Miss Marple et d’Hercule Poirot. Point de cadavre, juste une énigme sur une histoire de vengeance et d’amour. Avec quelques déguisements…  
On se prend au jeu, on croit voir apparaître la romancière britannique, l’exercice est si réussi que le lecteur a l’impression qu’Agatha Christie lui raconte directement ses journées restées secrètes, entre un camouflage et une plongée dans les eaux thermales d’Harrogate. Nous ne sommes plus au XXI° siècle mais à la fin des années 20, dans une ambiance surannée mais au charme éternel.
S’il existe une SPA (Société Protectrice des Auteurs) je peux dire sans hésitation que j’ai adopté Brigitte Kernel pour ses différents exercices de prestidigitation verbale, cette agilité dans le rythme, cette capacité à entrer dans l’esprit des personnages qu’elle évoque.
Si l’ensemble du « Chapitre disparu » est enivrant, les dernières pages ont quelque chose de supplémentaire pour évoquer les désordres de la vie et de l’amour, sur les surprises du destin et cette lumière qui, peut-être, suit chacun de nos pas. Une mystérieuse affaire de style(s) !

« Je déteste les convives qui critiquent leurs hôtes dès la porte refermée. J’y vois une méchanceté mais aussi une faiblesse. Ne critique-t-on pas pour exister, mettre son pouvoir en avant ? »

« La douleur est un mur. On ne peut ni le franchir, ni le contourner, ni le percer ; il faut réussir à en prendre la forme, se couler dans l’acceptation et croire en l’éloignement, déchirer les photos, jeter les cadeaux, les lettres, les symboles, pleurer la nuit et hurler le matin, réussir à sentir à nouveau la douceur de la brise sur la peau, à aimer le pourpre et le rose de certains couchers de soleil. »

Agatha Christie, le chapitre disparu – Brigitte Kernel – Editions Flammarion/J’ai lu – janvier2016/Septembre 2017

lundi 13 août 2018


Une noisette, un livre 


A travers ma fenêtre

Jean-Sébastien Etchegaray




A travers une fenêtre il y a le temps qui passe, celui du « fleuve de la vie », celui où coulent les rivières, rivières de larmes, rivières de rires, rivières de sourires, rivières conductrices de la transmission des siècles et de l’humanité.

Entre ciel et terre, c’est toute la nature qui inspire Jean-Sébastien Etchegarray, du chant de l’oiseau à la rosée du matin, de l’abeille à la fleur, de l’arbre à la colline. Des pierres posées pour construire un vaste édifice à la gloire de la poésie, au vocable qui enchante, au verbe qui chante.

C’est un cygne sur le lac, un écureuil qui passe (oui J), une petite fille qui regarde son père, une étoile qui brille… un firmament de pensées pour fleurir le quotidien. Flottent les souvenirs de l’enfance, un parfum de violette, la fragrance du pain, les premières amours ; se dessinent les découvertes, les lumineuses et les plus sombres, les printemps de l’éclosion des choses, les séparations définitives dans la froideur des destins.

Ce sont des gouttes de lumière, c’est un camaïeu de bleu, un éventail de senteurs, des cailloux en forme de lettres semés sur le chemin du lecteur, du conteur, du chaland. L’horizon est infini, les vagues montent et descendent au fur et à mesure de l’existence et le poète observe, scrute, dessine des phrases avec un crayon bucolique sur l’évolution du globe et ce qui le peuple ; de la chenille à la chrysalide, tout devient  papillon, palette colorée pour déployer des ailes, même fragiles, sur l’océan des vibrantes palpitations.

Soudain un air marin s’engouffre autour de soi, Valparaiso, la vallée du paradis… Et si la littérature était l’Eden retrouvé ? L’eau ne cesse de couler au fil des pages, cette source de vie, ce lieu de naissance à tous. Touchantes pensées pour ce portrait de Pedro, ce pêcheur, contemplant l’océan, partant sur sa barque, disparaissant, revenant. Comme un silence qui rythmerait l’aube et le crépuscule. Un jour, ce ne fut plus qu’ « une étoile veillant sur l’absence ».

Un livre en forme de délicatesse pour rendre intemporel chaque instant éphémère des destinées humaines, animales, végétales dans l’univers perpétuel.

« Je rêve d’un lecteur qui ferait revivre mes paroles. Elles deviennent ses outils pour composer son poème. Je sentirais ainsi que j’ai atteint avec mes mots, une part de lui-même ».

A travers ma fenêtre – Jean-Sébastien Etchegaray – Editions Bergame – Mai 2017

mercredi 8 août 2018


Une noisette, un livre

 

Le croque-neige

Antoine Janot




Le croque-neige. Cette fable aurait pu aussi s’appeler le croque-silence ou le croque-temps. Mais le choix s’est porté sur la poudreuse et ses flocons, ce petit coton qui tombe en hiver quand la nature s’endort.
Justement, l’endormissement, le sommeil, le songe…plonger dans les bras de Morphée pour oublier le temps et ses sentiers de larmes, ce temps qui s’en va et qui ne revient pas, sauf dans les souvenirs, souvenirs à réveiller, souvenirs à oublier.

Un enfant, un divorcé, un homme qui veut fêter un anniversaire, une dame âgée… des âmes perdues, des esprits en errance, un souffle qui s’essouffle. Les trois premiers se retrouvent dans une salle d’attente ; la vieille femme, elle, se contentera de monter un grand escalier sur les marches à remonter le temps pendant que les autres vont essayer de le convertir en une éclipse d’ensommeillement.

Merveilleux récit fantastique où les ombres s’effacent et refont surface sur le temps qui passe, sur le silence et ses sonorités, la solitude et l’égoïsme, la solitude et l’absence, quel que soit l’âge, quel que soit le chemin déjà parcouru. Des visions fugitives sur le grand arbre de la vie, autour de ses branches qui nous environnent entre tristesse, mélancolie, joie, peine, sans que nous les remarquions sauf quand elles nous blessent.

Qui n’a pas songer à noyer son chagrin, son désœuvrement dans l’évasion, partir en hypnose ou en apesanteur sur le grand fil des rêves même s’ils se transforment en ondes brutales, se récuser face aux charges, s’éloigner comme un bateau prenant le large même s’il doit dériver, peu importe, du moment où la fuite devient une caresse sur la pensée devenue spectre.

Mais cette fuite, a-t-elle une répercussion sur les autres ? Doit-on tout effacer pour renaître ? Est-ce une preuve d’indifférence que de vouloir changer de vie, oser entreprendre une hivernation salutaire pour reprendre le développement de ses cellules de vie ?
Vastes questions auxquelles Antoine Janot y répond par un conte, par une envolée poétique baignée dans une musique de sentiments et de sensibilité extrême, une partition touchante pour remédier à la taciturnité.

Croque-neige pourrait être un perce-neige littéraire, cette plante qui s’endort pendant de longs mois et qui ne réapparait qu’en fin d’hiver même avec un tapis blanc, cette fleur d’espérance pour les jours à venir, semblable à un cœur blessé s’orientant vers la lumière.

« Quand les endormis se réveillaient, tout leur semblait nouveau. »

« Dans la salle d’attente, ils attendaient le futur. »

« Je ne suis pas seul, il  ya les mots. »

« Le silence, il n’est à personne, il va où il veut. Il s’invite à une table, il marche sur un chemin, il escalade une montagne, ou même il peut se reposer au calme dans sa chambre. C’est comme un humain, parfois il est joyeux, parfois il est triste, parfois aussi il est énervé (…). On trouve les silences chauds plutôt entre deux amoureux, ou entre deux amis, ou encore entre deux inconnus qui se comprennent sans rien dire. Le silence, il aime être seul, mais il aime aussi être entouré, ça dépend des moments. »

Le croque-neige – Antoine Janot – Editions l’Harmattan – Octobre 2017

Livre reçu et lu dans le cadre du Prix Littéraire de la Vocation 2018





mardi 31 juillet 2018

Une noisette, un livre

 

Bicyclettres

Jean-Acier Danès


 



En paraphrasant « Les cloches de Corneville », Bicyclettres est va où les roues te poussent, petit mousse des livres ; avec le vent sur les flots des lettres et des mots. Entre le ciel et l’onde, roulant vers l’horizon, ton vélo est ton monde, la littérature ta maison.

Etudiant, Jean-Acier Danès décide de passer ses vacances sur les routes de France et de Navarre (même si le récit s’arrête plus à l’ouest au Pays-Basque), avec sa compagne Causette, un hommage certain à l’autre Cosette, pour arpenter les routes et les chemins sur la trace des écrivains, de Marcel Proust à Paul Valéry, en passant par Jean-Jacques Rousseau, Marguerite Yourcenar et autres plumes éternelles. Causette est silencieuse, seuls quelques grincements surgissent mais elle est sa monture, son objet de tous les désirs, de tous les rêves surtout : elle est sa bicyclette.
A l’instar de Sylvain Tesson « Sur les chemins noirs », l’auteur nous entraîne dans un voyage proche, celui de la France et de ses 1001 richesses, de la Côte d’Opale au lac d’Annecy, avec la littérature comme fil conducteur.

Si Sète est un « nom sous le silence des dieux », ce récit commence sous leur bénédiction pour se terminer en une offrande universelle sur la liberté, la découverte et le vagabondage littéraire.
Et si vous avez rêvé d’un grand rendez-vous avec les auteurs classiques, un Stendhal côtoyant un Paul Claudel, de partager l’esprit unique d’Alexandre Vialatte,  de croquer une madeleine de Proust en vous remémorant Adrien, cette mosaïque livresque et paysagère est pour vous, peut-être aussi parce qu’elle est écrite par un jeune homme qui « lisait pour rouler et roulait pour écrire ».

Parfois le parcours est chaotique, rude ; pour franchir les cols c’est le mythe de Sisyphe tentant de repousser la montagne qui émerge, il semble pourtant que l’écriture se soit inscrite sur un lit de velours tant la délicatesse filtre à travers les pages, tout n’est qu’harmonie entre lieux bucoliques et les réminiscences de l’aventure littéraire française.
Si Paris ne laisse aucun souvenir de ville lumière, mais plutôt celui d’une ville des ombres dans une description sombre et morose, il n’en est rien pour l’ensemble du récit car « voyager c’est apprendre à sourire ».

Alors chers lecteurs, sourions sur ces « parcelles de bonne humeur », sourions à cette érudition printanière, sourions à celui qui « en roulant dans l’obscur » apprend à « voir plus clair », sourions au passé sur les routes du présent, sourions à ces pensées inspirantes, sourions de voir passer sur 210 pages une petite reine livresque virevoltant entre les courbes des belles-lettres.

« On se laisse bercer par des rencontres qui font de nous le cheminot d’un rail incertain et de nos journées des pages vierges qui se remplissent si vite. »

« On est silencieux à bicyclette. Parfois les voitures arrivent au loin ou s’annoncent au-devant, tandis que la chaîne gratte comme un vol d’abeilles continu. On s’y surprend très souvent à siffler, à chanter, à parler aux ombres comme lorsqu’on avait peur du noir. Mais la nuit à bicyclette on découvre qu’on a toujours peur du noir, le vrai. Le noir qui échappe à la lumière de sa propre cadence. Le noir d’incertitude d’un avenir sur lequel nos actes ont une prise malhabile. Alors on plaisante avec lui, on épouse ses formes en espérant remonter à la surface de la nuit. (…). A force de rêveries et de patience on parvient déjà au bout, exténué et le sourire aux lèvres, après une odyssée de quelques minces jours. On ne rêvasse pas pourtant, on s’extirpe du réel. Ce n’est pas une moindre tâche que de rejoindre le paradis des mots. »

Bicyclettres – Jean-Acier Danès – Edition du Seuil – Janvier 2018-07-30

Livre reçu et lu dans le cadre du Prix Littéraire de la Vocation 2018
 
 

dimanche 29 juillet 2018


Une noisette, un livre

 

Sauver les meubles

Céline Zufferey





Pas de préliminaires, on pénètre directement dans le vif du sujet avec tout ce que répand en semblants et faux-semblants une entreprise avec ses salariés robotisés, numérotés. On ne connait pas le nom du narrateur, on sait juste qu’il est un individu de sexe masculin. Photographe non reconnu, ses besoins financiers l’obligent à accepter un poste dans une entreprise de meubles pour mettre en boîte des scènes de vie familiale. Meubler les choses…
Il découvre un univers qui n’est pas le sien, un univers trop aseptisé où personne ne sait qui est qui, seuls quelques prénoms surgissent, les autres s’évaporant.

Notre homme anonyme rencontre Nathalie, un mannequin pour mettre de l’ambiance sur ces photos fabriquées, retouchées, relookées, numérisées, des photos sans chambre noire même si certaines représentent l’atmosphère cosy d’une chambre à coucher.

Lors d’une fête d’entreprise où les salariés sont invités à se déguiser en meubles, Monsieur X fait la connaissance de Christophe, un testeur de résistance, qui l’entraîne dans la conception d’un site avec des gifs pornographiques. Tout s’emboîte, se chevauche devant des corps qui s’expriment dans tous les sens pour un public en mal de dialogues et de contacts réels. Le narrateur finit par superposer toutes ces images qu’il flashe, dans une réflexion sans fin ni but. Avec le sentiment d’avoir la solitude comme seule compagnie.

Par le biais de l’humour et du ton décalé, Céline Zufferey brosse un tableau d’une société faite de clichés, d’apparence, de virtuel, de fantasmes ; éphémère univers où l’on intègre l’humain dans un kit d’ameublement pour respecter les codes du superficiel. La jeune auteure ouvre des portes, des fenêtres pour provoquer le lecteur, pour le faire réagir face à la surconsommation, face au tout jetable ; des décors en carton-pâte pour alimenter la tendance du moment mais aussi insipides que les tentatives de dialogues lors des conversations virtuelles à travers un écran, le fruit de la vacuité cérébrale et sexuelle.

Céline Zufferey fait preuve d’esprit créatif et d’audace avec une plume légère, soulevant juste ce qu’il faut pour ne pas tomber dans l’excès. Un ton cinglant, caustique, alternant chapitres longs et chapitres courts, jonglant sans cesse sur le présent et le post-présent. Délicieux. Mention spéciale pour avoir su se glisser avec tant de brio dans la peau d’un personnage masculin, qui plus est « verre ébréché ».

Alors, est-il encore temps de sauver les meubles ? De briser les codes et ne plus enfermer les humains dans des tiroirs, ne plus les aplatir comme des carpettes ? Est-il possible de faire table rase sur l’uniformité ?  L’écrivaine donne en tout cas une bonne dose de mobilier livresque en nous mettant en garde contre les réactions et gestes inutiles, comme celui de Mister Design (alias Sergueï-le-Styliste) donnant des claques sur un coussin pour en modifier l’aspect. Mieux vaudrait un bon coup de pied au c.. pour ébranler ce théâtre peuplé de chimères…

« On fabrique du rire comme on fabrique de la neige. »

« Après qu’elle m’eut parlé de ses trompes, eût-il été d’usage que je l’entretienne de mes bourses ? Je ne suis pas familier des coutumes de la haute société. »

« Introduire de l’étrange pour faire éclater la norme. Créer autre chose c’est prendre le pouvoir, résister. »

« Est-ce qu’on ne vendrait pas mieux ce lit avec une levrette ? Cette table avec un missionnaire ? Des corps pour vendre. Des objets avec des objets. »

Sauver les meubles – Céline Zufferey – Editions Gallimard – Septembre 2017

Livre reçu et lu dans le cadre du Prix Littéraire de la Vocation 2018









  Judith, le pacte oublié Martine Trouillet De prime abord, l'envie de faire entrer chez soi Judith est plutôt de faible intensité... As...