Souvenirs d'un médecin d'autrefois

samedi 7 septembre 2024

 

Les derniers sur la liste

Gregory Cingal

 


Si Stéphane Hessel reste dans toutes les mémoires, le sont beaucoup moins ses deux autres collègues qui ont survécu au Block 46 du camp de Buchenwald : Forest Yeo-Thomas et Harry Peulevé. Des compagnons d’armes ont déjà été pendus à des crocs de boucher, d’autres attendant leur tour. Mais en septembre 44, des forces clandestines s’organisent dans les camps. Trois pourront échapper au pire, il fallait faire un choix pour les échanger contre des mourants du typhus… Faire un choix, élire parmi les encore survivants de l’enfer trois hommes pouvant être sauvés.

Cette histoire peu connue et qui méritait d’être couchée sur le papier est excessivement bien racontée par Gregory Cingal, utilisant les techniques du roman pour rendre ce document encore plus bouleversant, plus intense. Mais aucune fiction, tout est réel comme chaque personnage.

Non seulement l’auteur retrace chaque fait mais il met le lecteur en immersion dans ces camps de l’horreur, décrivant la vie à l’intérieur où s’entrechoquaient les tortures, assassinats collectifs, malversations, corruption en tout genre, prostitution, guerre des chefs et… résistance des déportés ; une société secrète sur quelques hectares où tous les coups était permis.

Ce block 46 était un centre expérimental – vocable qu’utilisait beaucoup les nazis – pour créer un vaccin contre le typhus et dirigé par le médecin major Ding-Schuler, ambitieux et corrompu mais qui sans lui toute évasion aurait été impossible. Y travaillent des scientifiques, des détenus dont Eugene Kogon, un scientifique juif viennois qui n’écoutera que son courage.

Que dire de plus sinon que de lire ce récit. Une fois encore, au milieu des nombreuses âmes plus que noires, quelques étincelles font briller l’humain. Mais l’Homme reste l’animal le plus monstrueux et barbare, redoutable dans sa capacité à détruire, à faire souffrir et tuer à petit feu. Ce serait pourtant si simple d’aider à vivre…

Les derniers sur la liste – Grégory Cingal – Éditions Grasset – Août 2024

vendredi 6 septembre 2024

 

Noisette fantasque

 

La cinquième saison

Érik Orsenna

 


 

Érik Orsenna constate les dégâts que provoquent l’arrivée de paquebots bondés de touristes à Venise, la Sérénissime victime de son succès. Facétieux, comme à son habitude, il se transforme en conteur pour une fable autour du plus fameux des prêtres roux : Antonio Vivaldi.

Venise agonise, Venise fait un burn out ! La Terre étouffe

« Dans nos guerres modernes, on voudrait croire que ce sont les Nations qui s’affrontent, comme avant. C’est oublier les forces de l’ombre, les entreprises géantes, plus puissantes que les États, les mafias des trafics illicites, bien plus riches, les fraternités religieuses dont les convictions sont folles, sans parler de ces conglomérats baptisés réseaux sociaux ». La Nature s’allie avec la cité des Doges pour débuter une révolte : le temps s’arrête, la nuit envahit le jour, il ne reviendra que si les êtres vivants issus de l’Homo Sapiens reviennent à la raison. Vaste chantier ! C’est alors que surgit dans toute sa flamboyance Vivaldi qui, par un opéra, cet art absolu qui réunit tous les arts, veut sauver la terre avec l’aide des Éléments : l’eau, le feu, l’air, la terre et d’autres encore. Mais il ne peut agir seul ; en toute logique apparaît de nulle part le librettiste le plus espiègle et joyeux de l’art lyrique, le presque frère du divin Mozart : Lorenzo da Ponte.

Erik Orsenna déplore, à juste titre, la course effrénée avec le temps, qu’un « malfaisant virus se nomme la Hâte ». Il aurait peut-être fallu qu’il prenne justement un peu plus de temps pour ce nouvel opus qui manque de cohésion et où les événements se précipitent dans une sorte de méli-mélo. La version définitive – je n’ai lu que les épreuves non corrigées avec coquilles et phrases pas toujours limpides – est probablement améliorée.

Cela dit, cette Cinquième saison reste un vrai roman, une vraie fiction qui permet de libérer les pensées lourdes qui nous entourent et de diffuser une prise de conscience écologique. Divertissant, amusant et qui fait du bien, un livre idéal avant de s’endormir en pensant à Vénus et autres étoiles puisque « dans leur course céleste, les astres composent une musique semblable à celle que produisent les notes ici-bas ». Per la gloria d’adorarvi.

La cinquième saison – Érik Orsenna – Éditions Robert Laffont – Septembre 2024

jeudi 5 septembre 2024

 

Noisette diabolique

 

La chambre des diablesses

Isabelle Duquesnoy

 


Ce roman d’Isabelle Duquesnoy – désormais disponible au format poche – n’est pas tout à fait Ma sorcière bien aimée… aussi divertissant, et même plus, grâce à l’humour de la romancière mais beaucoup plus choquant.

Honneur aux dames avec ce curieux surnom de cette diablesse… diabolique : La Voisin. Elle fit trembler Louis XIV et elle reste tristement célèbre pour être l’empoisonneuse, dans tous les sens du terme, de la Cour. Évidemment, pas de suspens, on connaît sa fin inéluctable et son funeste sort : brûlée en place publique !

Isabelle Duquesnoy raconte ce destin par la voix de sa fille Marie-Marguerite qui, elle seule, connaît tous les secrets de sa mère. De longues lettres envoyées à l’officier de police, le sieur La Reynie. Nous sommes le 28 mars 1680, la mère a été menée au bûcher, sa fille arrêtée et veut sauver sa tête. Elle raconte, raconte ce qui provoquera tout de même la chute d’une favorite archi-connue. Cruelle époque, excessivement corrompue où les trafics en tout genre se multipliaient avec la bénédiction du clergé. Quant aux femmes, aisées ou pauvres, leur condition n’était en en rien un conte de fées.

Truculent du début à la fin, l’autrice ne rajoute aucun personnage de fiction, inutile, les vrais suffisent ! Loin des fastes de Versailles, le lecteur plonge de l’autre côté du miroir et les reflets sont nettement moins lumineux ; un monde de ténèbres où les puissants aux âmes noires savent comment se sauver de tout, contrairement aux miséreux. Instructif sans être lassant, on apprend moult expressions ou leurs origines – comme, par exemple, le terme « enfoiré ». Un grand roman historique ne refermant aucune invention par rapport à ce tribunal créé par Le Roi Soleil.

La chambre des diablesses – Isabelle Duquesnoy – Éditions Pocket – Mars 2024


mercredi 4 septembre 2024

 

Noisette caustique


Célèbre

Maud Ventura

 


Ciel ! Un nouveau roman de Maud Ventura ! À quelle sauce va-t-elle mettre le lecteur ? Mieux que la poudre de perlimpinpin, il paraîtrait que pour devenir célèbre rien de tel que la poudre de pulpe de baobab… alors, tentons pour suivre les traces de sa nouvelle héroïne : Cléo Louvent.

Obsédée, obsédée vous dis-je, Cléo n’a qu’un objectif depuis son enfance – une enfance banale à tout point de vue -, devenir une célébrité ! Durable cela va de soi. Se rassurant de n’avoir pas été élue le plus beau bébé, elle est convaincue que « la célébrité n’est pas une victoire » mais « une vengeance ». Bref, vous aussi, gardez espoir !

Cela dit, Cléo Louvent n’est pas comme Madame Tout le Monde. Cléo produit naturellement une substance proche d’un « acide méprisus » et gare à vous si vous l’invitez dans votre séjour au parquet impeccable, il risque de se rayer en quelques minutes !

Cléo, sûre d’elle va devenir une star internationale de la chanson, grimpant tous les étages, certains se demandant jusqu’où elle ira. Peu importe, elle écrase tout sur son passage. Mais est-elle vraiment heureuse ? Pourquoi part-elle sur une île déserte ? Et justement, à quoi est-elle prêtre pour garder sa place sur l’empyrée médiatique ?  Vous aurez les réponses en lisant ce livre.

En attendant, votre serviteur peut vous dire que ça croustille sévère le long des pages et que, sous cet aspect faussement débridée, Maud Ventura inflige une critique au vitriol aux people et au monde de l’industrie musicale, spin doctors compris ! Quelques clichés superflus, un récit qui frise parfois le baroque mais, après tout, cette sphère du star system est de tous les excès !

Gai, cocasse, abracadabrantesque, abrasif, divertissant… la plume s’amuse. Pourtant, derrière cette vitrine livresque se faufile quelque chose de beaucoup plus profond et ce paragraphe de la page 167 (les bipèdes qui me suivent sur Instagram ont pu le voir) exprime certainement davantage le fond de pensée de l’autrice.

« Je récupère ma tasse de thé et mes bouteilles d’eau vides, je remets les chaises à leur place, range mon micro et mon casque, salue le réceptionniste en partant. Je n’ai pas le choix, il faut un certain degré de notoriété pour se permettre d’être malpolie ».

« Au passage, il faut aussi que je m’habitue à fermer les yeux sur mon bilan carbone. J’ai de grandes choses à accomplir sur cette terre, alors si une personne a bien le droit de polluer, c’est moi ».

Célèbre – Maud Ventura – Éditions L’Iconoclaste – Août 2024

mercredi 28 août 2024

 

Noisette singulière

Les grandes patries étranges

Guillaume Sire

 


Joseph n’est pas un enfant comme les autres. Atteint d’hyperesthésie, il a le don de deviner, de prévoir et même, à l’âge adulte, de faire stopper une meute de chiens enragés. Inconsolable à la mort de son père durant la Première guerre mondiale, il se promet de venger son père. Sa mère, seule avec son enfant est secouru par un curé communiste qui lui trouve une place comme femme de ménage dans une maison close dirigée par une espagnole appelée La Cardinale.

Quand Joseph et sa mère déménagent, leurs voisins du dessous sont juifs. Une petite fille Anima semble étrange mais à l’opposé de Joseph, rien ne semble l’atteindre. Joseph en tombe amoureux et est prêt à tout pour la séduire et…la sauver. Pianiste virtuose, elle part à Paris sans laisser d’adresse. Puis la Seconde guerre mondiale éclate. Entre la France et l’Allemagne, l’épopée de Joseph n’est pas terminée.

Une fresque surprenante où l’érudition s’entrecroise avec la simplicité. Une kyrielle de personnages s’entrechoquent, disparaissent, reviennent sans jamais laisser le lecteur dans l’impasse. Guillaume Sire, à l’instar d’un peintre avec des petites touches, glisse avec virtuosité quelques éléments historiques – le clocher de Notre-Dame de la Dalbade à Toulouse, la guerre civile espagnole, les faux revenants à l’hôtel Lutetia – dans un océan de rebondissements frisant parfois le burlesque, un peu à la Pierre Lemaitre.

Guillaume Sire a cette valeur qui fait la différence dans la littérature : il n’hésite pas à prendre des risques pour sans cesse se renouveler, créer la surprise en refusant la monotonie de la facilité.

Seule question qui reste en suspens : pourquoi ce titre ?

Les grandes patries étranges – Guillaume Sire – Éditions Calmann-Lévy – Août 2024

mardi 27 août 2024

 

Noisette catalane 

L’hôtel du Rayon Vert

Franck Pavloff

 


Cerbère, dernière ville avant la frontière franco-espagnole. Cerbère, drôle de nom, celui d’un chien des enfers. Mais en catalan, rien de démoniaque puisque la villégiature se nomme Cervera. Mais l’enfer a existé lors de la Retirada et Walter Benjamin s’est suicidé à quelques kilomètres… Côte vermeille où le sang a coulé.

Comment rendre hommage à ces femmes et ces hommes qui ont fui la guerre, la dictature ? En réunissant ceux d’hier – Walter Banjamin, Antonio Machado – et ceux d’aujourd’hui : ceux qui gardent dans leurs gênes cet exil et ceux qui sont obligés depuis les côtes africaines de fuir la misère ou la violence. 

Franck Pavloff réunit plusieurs personnages imaginaires : une photographe s’inspirant de Germaine Krull, un violoniste renommé ; enfant adopté car sa mère a été jetée d’un avion lors de la dictature chilienne et son père reste inconnu ; une jeune femme inclassable sortant de prison ; un libraire de Collioure et un responsable du poste d’aiguillage, militant syndicaliste qui aide les migrants avec sa fille trapéziste. Par les voies ferrées, par les voix de chacun, tous vont se retrouver progressivement en suivant les pas du poète espagnol et du philosophe allemand. Avec comme point central, l’hôtel du Rayon Vert en forme de paquebot comme l’a imaginé dans les années 30 Léon Baille.

Dans cette si délicieuse atmosphère catalane se déploie un roman pétri d’humanité où les mots coulent comme réconfort aux bruits du monde. Un retour sur le passé pour déclamer un chant fraternel à l’avenir grâce à des individus de tout âge et d’horizons différents. Tout va les rassembler, peu importe leur statut social et leur âge, chacun appelle à la paix en invoquant l’espoir et la résilience. Un roman comme une méditation sous les ors de la poésie et d’un célèbre chant des oiseaux interprété par celui qui avait comme prénom le mot paix : Pau. Pau Casals, bien sûr.

L’hôtel du Rayon Vert – Franck Pavloff – Éditions Albin Michel – Août 2024

 

 

 

 

vendredi 23 août 2024

 

Noisette commémorative


Danse avec tes chaînes

Anaëlle Jonah

 


De l’île de la Réunion à la Creuse. Une histoire oubliée mais toujours extrêmement blessante pour les enfants qui ont connu ce déracinement forcé sans jamais revoir leur famille. Ce n’est pas si loin, les faits se sont passés entre 1962 et 1984… Quelques autres départements ont accueilli – en moins grand nombre – ces enfants, deux mille quinze selon le chiffre officiel, devenus pupilles de l’État, la plupart, après un passage dans un centre d’accueil, était envoyé dans des fermes où l’éducation était synonyme d’esclavage. Évidemment, le langage officiel se résumait à « c’est pour votre bien » !

En août 2019, Jean-François Samlong avait écrit un roman poignant Un soleil en exil, lui-même ayant échappé de peu à ces coups de pied au cul éducatifs en terre inconnue. Pour la rentrée littéraire 2024, la jeune journaliste Anaëlle Jonah signe une histoire similaire, tout aussi bouleversante pour dénoncer ces faits anciens et rendre hommage à la vaillance de ses enfants ayant passé en quelques heures de l’insouciance au terrible monde des adultes.

Deux sœurs, deux frères. Tous les quatre sont arrachés à leur mère, ils ne la reverront jamais. Au moins, ils sont ensemble mais pour combien de temps encore lorsqu’ils arrivent sur le sol de la métropole. Paris, ça fait rêver, Notre-Dame notamment. Mais, de la ville lumière ils ne verront rien, ils sont emmenés loin, dans un département qui s’appelle la Creuse… et seront séparés. Deux, dont Marie-Thérèse la narratrice deviendront corvéables à merci dans une ferme. Mais la petite est rebelle, elle encaisse les coups mais se jure de s’en sortir. Le désir d’affranchissement lui donnera du courage et sur les ailes de la liberté elle écrit son nom. Son frère Joseph deviendra poète. Ce qui s’appelle danser avec ses chaînes.

Une narration tellement prenante que les personnages semblent avoir réellement existé puisque les situations, elles, sont véridiques. Après un début un peu laborieux qui aurait pu faire croire que l’autrice avait perdu l’orientation de sa plume, la suite devient captivante. Le lecteur se fond progressivement dans les pages avec des moments d’effroi par rapport au vécu de ces enfants privés des leurs dans la dureté de la tâche et la lutte continuelle contre les coups.  

Danse avec tes chaînes – Anaëlle Jonah – Éditions Fayard – Août 2024

 

 

 

 

jeudi 22 août 2024

 

Noisette d’exil

 

Traverser les montagnes et venir naître ici

Marie Pavlenko

 


Astrid a tout perdu et n’a qu’un désir : partir. Dans une région inconnue. Peu importe le confort, pourvu qu’elle soit loin de tout en terre inconnue ; la résilience se fera au sein du Mercantour dans une maison qu’elle n’a même pas visitée. Affronter la rudesse des hivers, la rusticité de l’habitat, lui offrira peut-être une parenthèse dans la douleur de la perte de ses êtres chers. Ce qu’elle ne pouvait imaginer c’est qu’elle va recueillir dans la neige, lors d’une de ses sorties en solitaire dans la montagne, une jeune femme syrienne se cachant de la police des frontières avec une vie non désirée dans son ventre.

Elle trouvera la bienveillance d’une voisine – potière dans ses heures perdues – et une attitude narquoise d’un voisin bien trop curieux. L’enfant va naître entre ces deux femmes perdues mais tout ne se passe pas comme prévu. À Astrid de prendre en main cette force du destin qu’elle a rencontrée sur son chemin.

Le titre est déjà un roman, le roman l’est beaucoup plus. Une fresque quasi pastorale au milieu de la montagne – la vraie, pas celle de cartes postales – qui se cogne à la tragédie de l’exil et des drames de la vie. Un parallèle excessivement bien construit – même si à force le lecteur peut perdre un peu la notion du temps – et créatif par la forme.  

Le lecteur se trouve happé par ce récit authentique, pétri d'humanité, beau et tragique, traçant deux superbes portraits de femme et décrivant avec précision la douleur de la fuite – ou de la perte – le courage qu’il faut avoir pour résister aux avaries de la vie et le contraste des âmes humaines entre l’aide humanitaire et la dénonciation. Un livre qui était nécessaire.

« Soraya s’est endormie au lever du jour. Qu’il est doux et lointain, le temps où elle savait dormir, rêver. Quand elle marchait des heures durant, la fatigue la terrassait, mais ici, elle reste à la maison. Mange. Elle entend pleurer et hoqueter le fruit de ses entrailles. Paumières closes, paupières ouvertes, ombre, lumière, Sherine et son petit corps inerte, Ibtissam et ses lèvres bleues, Fatima et son visage béant. Dormir est si anodin. Les chiens dorment, et même les lézards, les araignées. Soraya, elle, ne dort pas. Elle a peur que ce soit pour toujours ».

Traverser les montagnes et venir naître ici – Marie Pavlenko – Éditions Les Escales – Août 2024

 

 

 

 

mercredi 21 août 2024

 

Noisette archéo-politique


Conque

Perrine Tripier

 


Deuxième roman pour la jeune romancière Perrine Tripier qui avait fait son entrée parmi les grands avec Les guerres précieuses. Dès le second opus, l’écrivaine montre qu’elle ne va pas se cantonner dans un seul domaine mais offrir un éventail de toutes les imaginations possibles.

D’exploratrice du passé intime elle se convertit en une exploratrice du passé universel. Dans un temps qui doit être le nôtre, nous découvrons un pays digne géographiquement du désert des Tartares – la mer en prime – et où règne en maître un Empereur absolu. Jadis, ce lieu a été la villégiature d’un peuple antique : les Morgondes, des guerriers-marins millénaires, des êtres qui fascinent l’Empereur dont il se proclame un descendant.

Des vestiges sont découverts et l’Empereur nomme une historienne et universitaire de renom, Martabée, et non le vulgarisateur  Darius. Pour Martabée, cette promotion signe à la fois l’espérance et le doute, la joie et la crainte… Cadeau impérial ou cadeau empoisonné…

Perrine Tripier d’une sagacité hors-pair et d’une plume virevoltante décortique ce qu’est le fléau de la post-vérité. Par cette fiction en forme de fable, elle décrit le fil tenu qui existe entre vérité et histoire, ce fil agité par le pouvoir politique. L’historienne respecte le passé, l’Empereur veut en faire un conte merveilleux. Le résultat peut devenir effroyable. Royaume imaginaire mais parfois si proche de la réalité.

« Conque » est une histoire qui vous emporte, vous surprend ; permet de créer des parallèles avec le présent et le passé et déploie des images dans un subtil jeu subliminal. C'est aussi une histoire d'écriture qui porte au sommet l'art des belles lettres, qui se fiche des modes et de la popularité ; une plume créative où l'encre se love dans les mots pour faire jaillir poésie et narration. C'est un voyage vers l'inconnu, vers le fantasmagorique et pourtant si concret dans ses formes abstraites.

« Le chantier ne pouvait être mené à bien qu’à grand renfort de millions bien ordonnés. L’Empereur, galvanisé par la découverte, fouetté par les cris guerriers de ses ancêtres, souleva des montagnes pour créer les fonds, ou plutôt instaura de nouvelles taxes. L’on grommela, l’on tapa du poing, mais, quelque part, le peuple comprit l’importance du projet. On se mit à attendre les résultats du chantier avec impatience. Qu’est-ce qu’ils vont trouver là ? »

Conque – Perrine Tripier – Éditions Gallimard – Août 2024

mercredi 17 juillet 2024

 

Noisette théâtrale 

Itinérance d’un roi


La troupe Itinérance d'un roi à ChâteauFer
© Fred Joisette pour Itinérance d'un roi
 

En cet an 2024, Louis XIV revient dans le Berry. Sa dernière apparition remonte à 1651 au temps de La Fronde. Aujourd’hui, dans un climat de paix, il revient avec, entre autres, sa Reine, Marie-Thérèse d’Autriche, son frère Philippe d’Orléans, sa « Palatine » et son le chevalier de Lorraine, Françoise-Athénaïs de Rochechouart de Mortemart – qui posera prochainement pour la première ses petits pieds au Château de Meillant – et pour mettre de l’art dans ce voyage, Molière et Lully seront également présents.

Après avoir séjourné en résidence au domaine de ChâteauFer pour préparer l’aventure, la première a eu lieu samedi 13 juillet pour le grand plaisir de la Cour présente, c’est-à-dire les spectateurs eux-mêmes qui sont invités à participer dans ce spectacle immersif où l’improvisation a toute sa place. Après un accueil en musique, diverses saynètes se succèdent avant la pièce de théâtre ou l’humour est l’invité d’honneur.

Une autre représentation a eu lieu au Château de Sagonne qui doit beaucoup à Mansart, comme quoi l’esprit de Versailles était bien présent dans cette demeure médiévale à l’architecture impressionnante. À nouveau, un public conquis, petits et grands !


Le Roi et la Reine au Château de Sagonne
©Squirelito


Cette itinérance est née de la volonté de Sophie Peduzzi – qui participe également à la promenade théâtrale et je vous laisse découvrir par vous-même sous quel visage – de construire un événement itinérant mêlant histoire, fantaisie, théâtre, musique sous la bannière du XVII° siècle. Heureux les Berrichons – et les touristes – qui peuvent découvrir cette création artistique qui est un spectacle « assoluto » puisque réunissant tous les arts !

Une déambulation royale qui cheminera le long d’une route au nom d’un illustre personnage de Bourges, Jacques Cœur. C’est ainsi que de ChâteauFer (13 juillet) au Château de Meillant (25 juillet), dix représentations sont proposées dans des lieux rassemblant un patrimoine exceptionnel et une histoire remontant à plus de mille ans. Merci à cette toute jeune compagnie d’avoir choisi le cœur de la France pour cette première, cette région étant un carrefour de l’histoire française aux multiples atouts.

Les prochaines représentations auront lieu au Château d’Ainay-le-Vieil (18 juillet), à l’Hôtel de Panette (19 et 20 juillet), au Château de Sollier (22 juillet), au Château de la Verrerie (23 juillet) et au Château de Meillant (25 juillet).

Informations et réservations sur le site de la Route Jacques Cœur

Venez participer à ces joyeuses fêtes, venez remonter le temps pour le suspendre le temps d’une soirée et faire envoler les rires et les sourires, venez vous fondre dans une ambiance historique à l’ombre des vieilles pierres et du feuillage estival, venez vous enivrez de beauté et profiter des rayons d’un roi Soleil dans ce Cher département.

 Royalement vôtre,

 Itinérance d’un roi – En partenariat avec la Mission Bern, l’association Ici et ailleurs et la  Route Jacques Cœur

jeudi 11 juillet 2024

 

Noisette agreste

 

La ferme du Gros Caillou

Jeanine Berducat

 


Qui entrera dans cette ferme du Gros Caillou ne pourra que s’attacher à ce lieu et à ses habitants, Jeanine Berducat transforme une histoire régionale en valeur universelle en hommage au monde paysan luttant pour sa survie.

Roland songe à la retraite tout en se désolant de ne pouvoir transmettre la ferme familiale. Sans enfant, et son neveu et sa nièce préfèrent une vie citadine même si Jérôme a savouré l’immensité des champs et ressenti une force venant de la terre lorsqu’il était petit. Roland reste le seul agriculteur à vouloir travailler à l’ancienne, ses voisins utilisent un matériel hautement technologique et des produits qualifiés de « phytosanitaires » vil euphémisme pour nommer divers pesticides et engrais chimiques, le tout au prix de l’endettement.

Mais, un jour, un jeune homme revient sur les terres familiales, Richard, le fils de Lili, l’ancienne dulcinée de Roland avant qu’elle décide de partir à Paris. Richard avec sa jeune épouse veulent cultiver bio et vivre différemment, au son de la nature. Et peu importe les difficultés. L’espoir d’un renouveau transperce alors les cieux des environs de La Châtre…

Un doux roman, mettant en lumière toute la noblesse de l’agriculture, sans porter de jugement direct, seulement mettre en scène des personnages dans la réalité agricole du XXI° siècle et montrer que d’autres voies sont peut-être possibles, écologiquement et humainement.

Les lecteurs berrichons retrouveront avec plaisir la finesse de plume de Jeanine Berducat pour raconter ce Berry pastoral ; ceux venant d’autres horizons pourront s’identifier à cet appel à la terre et venir arpenter les secteurs de Pouligny-Notre-Dame ou d’Aigurande.

Par une écriture accessible mais travaillée, les mots de l’autrice résonnent tout au long de la lecture autour de cette campagne et du monde agricole qui se fragilise. Pourtant, en reconsidérant la nature, en revoyant notre mode de vie, des solutions restent envisageables pour préserver une profession et l’environnement. Surtout que Dame Nature sera toujours la seule puissance pour nous ressourcer et nous aider à retrouver l’énergie de la vie. Un vrai coup de cœur. 

La ferme du Gros Caillou – Jeanine Berducat – Éditions La Bouinotte – Juin 2024

  Judith, le pacte oublié Martine Trouillet De prime abord, l'envie de faire entrer chez soi Judith est plutôt de faible intensité... As...