Souvenirs d'un médecin d'autrefois

vendredi 9 septembre 2022

 

Une noisette, un livre
 
L’homme qui danse
Victor Jestin

 

(Photo © Squirelito sur les hauteurs de la ville de Saint-Amand Montrond)

Ce jeune auteur avait révélé sa vocation (en remportant le célèbre prix de la Fondation Marcel Bleustein-Blanchet) lors de la sortie de son premier roman « La chaleur », sachant déjà déposer une empreinte personnelle sur cette immense plage de la littérature où chaque grain de sable risque de se perdre dans l’infini des publications. Avec « L’homme qui danse, Victor Jestin construit les fondations d’un style terriblement attachant avec des histoires qui n’ont l’air de rien et qui pourtant nous en disent beaucoup.

Arthur est un adolescent plutôt asocial, doutant beaucoup de lui-même, cette façon parfois déconcertante à se sous-estimer. Il aimerait danser, se libérer de quelque chose mais en vain. La boîte de nuit « La plage » est le ralliement de la jeunesse des bords de Loire, Arthur y est entraîné sans en prendre goût : gauche dans ses gestes et la drague est à cent lieux de ses préoccupations. Pourtant, grâce aux rencontres qui jonchent son apprentissage de la vie, l’adolescent puis l’adulte va mûrir dans cet art de s’oublier dans la nuit. Va-t-il s’abîmer ou se construire dans cette quête de l'existence ? 

Un roman parfaitement maîtrisé et qui a le don d’éveiller moult sens par les mots qui semblent constamment en mouvement malgré une certaine lenteur dans la narration. Quand la plume plonge dans l’encre de la dichotomie, l’attraction prend de la hauteur. Et puis, vraiment, que cet Arthur est attachant ! Tellement qu’exécuter quelques pas de danse avec lui ne serait pas de refus. Peut-être pour faire jaillir une étincelle de vie à l’instar de la magnifique phrase qui termine ce roman.

L’homme qui danse – Victor Jestin – Editions Flammarion – Août 2022

Livre reçu et lu pour la sélection du Prix Blu Jean-Marc Roberts 2022

dimanche 4 septembre 2022

 

Une noisette, des partitions
 
Rencontres musicales au château d’Ainay-le-Vieil

 

 


En août dernier ont eu lieu les premières rencontres musicales au château d’Ainay-le-Vieil situé au « Cœur de France » dans le département du Cher. Château souvent référencé comme la Carcassonne du Berry – les remparts, avec neuf tours, sont intacts avec un pont-levis d’une éternelle jeunesse – il appartient à la même famille depuis plus de cinq cents ans, autant dire une forteresse qui force le respect ! Les pierres ne sont pas les seuls témoins de ce patrimoine mirifique : des jardins aux moult senteurs et couleurs ornent l’ensemble du domaine, domaine que les propriétaires embellissent, transforment avec un seul but : le respect environnemental en n’utilisant aucun produit chimique et en installant progressivement ruches, nichoirs (35 actuellement dans l’allée des poètes entre la roseraie et les chartreuses), un château à insectes, sans oublier un immense grenier qui n’a pas été restauré volontairement afin de laisser les chauve-souris héberger sous la toiture à leur guise.




 

Patrimoine, histoire. La culture sous toutes ses formes. Manquait un grand rendez-vous musical. C’est chose faite. Trois journées consacrées à l’art qui était la raison de vivre de Nietzsche avec orchestre et solistes. Votre serviteur a déambulé tout le samedi après-midi autour de quatre représentations pour la modique somme de 8€50, plus exactement 6€50 grâce au Pass privilège de la Route Jacques Cœur (5€ pour un an avec des réductions sur plus de 30 sites) ; rendre la musique classique accessible à tous car en même temps le visiteur pouvait rester dans les jardins jusqu’à la fermeture du parc. Une initiative remarquable qui permet aux petits budgets de venir en famille et d’apprécier le son d’un instrument et/ou d’une voix en direct.  

 

Début du parcours, salle des archers avec… Mozart ! Qui dit mieux… La symphonie n°35 par l’orchestre du festival dirigé avec brio par David Molard Soriano avec la présentation de l’œuvre par Constance Clara Guibert qui avait quelque chose de mozartien dans la voix et le geste.



Puis, un délicieux petit conte musical, éveillant les petits et ravissant les grands, narré par la compagnie berruyère Pace – talentueuse cela va de soi – avec quelques intermèdes musicaux. Autant vous dire que lorsque la bestiole rousse a entendu les premières notes de Tosca, son panache en a frémi de haut en bas.

 


Enfin, le moment tant attendu, redouté en même temps puisque l’écureuil est sans pitié pour les ténors… Au milieu des arbustes et sous les arbres, Paul Gaugler a offert un récital allant de Faust au Pays du sourire (et combien de sourires se sont dessinés sur les visages du nombreux public présent) en passant par des mélodies de Reynaldo Hahn et des airs ukrainiens. Noisette sur la partition, un bis de toute beauté avec le fameux « Amor ti vieta » de Giordano » Heureusement, Eole avait décidé de porter ses ailes vers d’autres horizons, ce qui a permis au ténor de n’affronter que les notes sans instruments à vent ! Voix claire mais avec des intonations plus sombres pour sublimer le timbre, aucun vibrato, parfaite diction avec un phrasé de velours. Voix catalysée par l’accompagnement au piano de Yann Kerninon, justesse et précision avec ce quelque chose en plus qui personnifie chaque œuvre. Bref, je suis restée pour la deuxième séance…

 


L’ultime concert avait lieu dans l’église de Saint-Martin d’Ainay, un peu plus tard. Mais des balades musicales ponctuaient la déambulation bucolique pour agrémenter cet après-midi placé sous le signe de la beauté. Ne m’embarquant jamais sans noisettes, j’avais pris soin de prendre sous la patte « Quelque chose à te dire » de Carole Fives qui vient de paraître chez Gallimard.

19h00 arrivant, apothéose de la virtuosité avec Benoît Foiadelli au violoncelle et Fanny Robilliard au violon pour les suites et la chaconne de Bach. Les applaudissements en disaient long sur la qualité de l’interprétation et je suis restée émerveillée par l’image de cette petite fille d’environ 3 ans avec ses yeux grand ouverts sans manquer une seconde de la maestria des deux instrumentistes. Rarissime : silence de cathédrale – cela dit, dans une église assez logique – pas le moindre toussotement même pendant les brèves pauses.

 



Félicitations aux organisateurs et mécènes pour cette première édition d’une totale réussite. Chacun attend l’été prochain pour retrouver cette ambiance musicale entre un adagio fleurie, une pierre chantante et des mouvements pastoraux.


De gauche à droite : Paul Gaugler, ténor, Arielle Borne, propriétaire du château, Yann Kerminon, pianiste


mardi 30 août 2022

 

Une noisette, un livre
 
Le colonel ne dort pas
Emilienne Malfatto

 

(© Squirelito)

Quel est ce colonel d’un pays en guerre qui pourrait être situé aux quatre points d’une terre qui ne tourne plus rond mais dans le vide et le néant… Seuls les éléments se sont mis en phase avec le déroulement de ce semblant de vie : brouillard pour dissimuler ces hommes qui deviennent des choses sous les incessantes tortures et pluie pour lessiver l’horreur sanguinaire.

Personnage sombre qui n’arrive plus à trouver le sommeil. La nuit ses victimes reviennent le hanter. Double angoisse avec la vue de ces spectres qui refusent d’en dire davantage et l’amère constat de faire son travail, une carapace ayant étant depuis longtemps ficelé dans son cerveau. Pourtant, en constatant ce qui se passe autour de lui, il doute. Il devient inutile malgré son attachement à son statut de militaire, de militaire en guerre. Mais contre qui, contre quoi ? Personne ne le sait. Le lecteur aura la réponse.

Une écriture excessivement poétique pour décrire l’ignominie d’un conflit et la vacuité de ses objectifs. Autant comme la guerre est laide, autant comme ce roman est beau. Une dichotomie qui ne fait que corroborer la force de ce texte.

Emilienne Malfatto a eu la délicatesse d’évoquer le crime de guerre sans en faire de sinistres descriptions qui, bien souvent, entretiennent davantage la morbidité et le voyeurisme que la compassion. Un court roman mais grandiose par la puissance des mots pour dénoncer l’absurdité et l’abomination des guerres et de tout ce qui en découle.

Le colonel ne dort pas – Emilienne Malfatto – Éditions du sous-sol – Août 2022

lundi 29 août 2022

 

Une noisette, un livre
 
Trouver refuge
Christophe Ono-Dit-Biot

 

Abbaye de Noirlac - 27 août 2022 © Squirelito

Sacha est un homme heureux. Amoureux de sa femme Mina et prêt à tout pour que leur Irène soit la plus heureuse des petites filles. Sauf que la République française a changé de visage depuis l’arrivée à l’Elysée d’Alex surnommé Papa, un identitaire pur jus. Quoique. Dans sa jeunesse, son esprit a été plus ouvert ; Sacha le connait bien, très bien même. Journaliste de son métier il va lâcher sur un plateau télé « pourtant Alex n’a pas toujours été comme ça ». Coup de tonnerre dans les allées du pouvoir qui va tenter aussitôt une intimidation pour que LE secret ne soit pas révélé. Plus qu’une seule solution pour le couple : fuir, s’exiler. Le mont Athos s’avère la destination idéale selon Mina, professeure d’histoire et spécialiste de la période byzantine. Sauf que la montagne sacrée est interdite à toute femme et à toute femelle… Comment le couple va pouvoir sortir de ce guêpier, comment protéger leur fille ? Et quel est ce terrible secret du chef de l’État ? Et si l’empyrée devenait source de lumière sur terre…

Christophe Ono-Dit-Biot a l’art d’emmener ses lecteurs au pays du soleil même quand des ombres surgissent au cours de ce périple livresque à couper le souffle. L’écrivain journaliste puise inlassablement  dans les bases de l’Antiquité, s’entoure du passé pour ériger l’avenir, n’hésite pas à lancer subtilement un coup de glaive pour décrire les errements de notre époque contemporaine – coucou le wokisme, coucou les mesures « confinement » – s’enivre de fragrances méditerranéennes pour les faire jaillir des pages au fur et à mesure de la lecture, parsème malicieusement son récit de touches sensuelles, offre un nouveau reportage sur la communauté monastique du mont Athos et – peut-être la marque de fabrique numéro 1 – offre une sublime ode au pouvoir de la transmission.

La relation de Sacha avec sa fille est plus que touchante, tellement bien décrite que d’aucuns peuvent imaginer les voir en train d’escalader le flanc de la montagne sacrée ou se jeter dans la mer pour un bain d’immortalité. Le tout sous la bienveillance des classiques, pardon des antiques, plus modernes que jamais. Personnellement, je me suis revue au même âge qu’Irène lorsqu’avec mon père nous échangions en vacances de longs discours allant de la préhistoire à la route de la soie en regardant le soleil se lever sur les neiges éternelles alpines.

N'oublions pas non plus le portrait dessiné à la fine plume de Mina, personnage probablement  la plus solaire du récit, et, dotée d’un tempérament comme si né sur Mars. La sémantique n’est jamais le fruit du hasard et ce qui parait facile a certainement nécessité un long travail de construction.

En refermant ce roman, une citation de Cicéron m’est venue à l’esprit : « L’histoire est le témoin des temps, la lumière de la vérité, la vie de la mémoire, l’institutrice de la vie, la messagère de l’antiquité ».

« Trouver refuge », une « philocalie » laïque pour continuer à croire encore au merveilleux, et, à la force insoupçonnable de l’âme humaine quand elle est auréolée d’amour et de tendresse.


« On croit les choses impossibles jusqu’à ce qu’elles se produisent »

« En apparence, ils étaient libres. Les restaurants et les cafés étaient ouverts et l’on circulait à sa guise, du moins quand on n’était pas étranger, et à condition d’avoir son ordiphone en poche. Car on devait pouvoir vous joindre à tout moment, c’était pour votre bien. L’application obligatoirement téléchargeable avait été conçue pendant la dernière vague d’épidémie. Les gens ne s’en plaignaient pas puisque c’était pour leur bien ».

« Sacha avait aussi pour mission de débloquer l’imaginaire des scénaristes quand ils séchaient. Il jouait ainsi le rôle d’un viagra dramaturgique, puisant sans se gêner dans l’Histoire où il n’y avait qu’à se servir ».

« Les monastères se succèdent. Châteaux forts de la foi ».

« Apprendre c’est aussi jouir ».

« Les parfums bientôt enveloppent l’homme et l’enfant. Ceux des buissons de myrte, enivrants comme de l’alcool. Ceux de la terre chauffée par le soleil. Ceux de la mousse encore étourdie de rosée à l’ombre des arbres. Au-dessus de leur tête, les branches tamisent la lumière et la réduisent en une poussière dorée. Dorées aussi sont les taches jaunes que font les citrons dans les feuilles vertes. C’est d’une beauté puissante et toute simple, une synthèse de tout ce que la nature recèle en ces latitudes, quand l’homme la laisse tranquille ».

Trouver refuge – Christophe Ono-Dit-Biot – Éditions Gallimard – Août 2022

jeudi 25 août 2022

 

Une noisette, un livre
 
Ma théorie sur les pères et les cosmonautes
Pauline Desmurs

 

(Canal de Berry - 25 août 2022)

Noé n’est pas un petit bonhomme ordinaire. Très affecté par le décès de Beatriz, la compagne de sa maman - d’autant plus qu’il est déjà psychologiquement fragilisé par un père fantôme et l’absence d’amis, excepté la fille de la voisine et un certain Alexandre, un vieux monsieur sibyllin qui hante les cimetières – il se noie dans l’imaginaire tout en gardant un pied sur terre. Une dichotomie confondante qui va porter le lecteur vers l’univers du jeune adolescent qui voit une lueur réelle apparaitre lorsqu’il rencontre Patrice pour un atelier cinéma. L’art va permettre de catalyser les idées du jeune garçon ; idées certes saugrenues mais délicieusement créatives. Avec l’aide indirecte de Claude Chabrol…

Un premier roman très prometteur pour la jeune Pauline Desmurs – 21 ans ! Elle s’immisce parfaitement dans l’esprit du garçon avec des mots choisis qui virevoltent sans cesse entre un monde abstrait et un monde concret. Tout ce qui tourne autour du deuil est évoqué avec beaucoup de tact et chaque réflexion est judicieusement amenée. Point d’orgue : le mode d’emploi pour une révolution avec le rire (page 100 s’il vous plait). Quant au cinéma, il fait partie de cette forme d’art qui peut mener vers la résilience grâce à son pouvoir créatif. Car créer c’est vivre.

 

Ma théorie sur les pères et les cosmonautes – Pauline Desmurs – Éditions Denoël – Août 2022

Roman lu pour le Prix Littéraire de la Vocation 2022

mardi 23 août 2022

 

Une noisette, un livre
 
Les liens artificiels
Nathan Devers

 


Julien Libérat n’a pas la vie qu’il espérait. En rupture avec sa compagne May, il survit dans son petit appartement de Rungis avec ses maigres revenus de pianiste. Admirateur inconditionnel de Serge Gainsbourg il ose franchir le pas du monde virtuel lors de la création du plus grand Métavers du monde, Heaven, tout juste créé par un ogre des temps modernes Adrien Sterner dont les états d’âme sont depuis longtemps enfouis sous des millions de gigaoctets. Julien devient Vangel et la course à la reconnaissance commence. Vangel rencontre le fantome de Gainsbourg, voyage, devient riche, loge dans des palaces et… devient célèbre grâce à un poème sulfureux. Mais jusqu’où le virtuel peut aller ? Jusqu’où ce Narcisse du XXI° siècle va pousser la contemplation de son image créée en un click ? Icare n’est sans doute pas loin…

Brillante dystopie écrite par le non moins brillant Nathan Devers et qui met en mode alerte notre course effrénée vers la technologie et ses dérives en analysant méticuleusement les ficelles agitées par des diables cherchant celles et ceux prêts à vendre leur âme pour quelques heures de reconnaissance et d’évasion dans cette société où l’humain devient progressivement un élément jetable sous la caméra des égos. Pas évident de se chercher, de se trouver dans cet univers ou les rives de la réalité et du virtuel se rejoignent inexorablement.

L’écrivain philosophe invente un mot judicieux pour décrire combien l’homme et son ordinateur longent un couloir dont le fil entre les deux est de plus en plus ténu : « homminateur ». Avec le risque que ce soit la machine qui engloutisse la personne. Cette vie plongée à l’intérieur de l’autre vie est bien plus qu’une double vie. Elle est le début de la fin dans une société où l’homme est le contraire de lui-même ; refusant l’aliénation il se jette dans les griffes du virtuel dans une mythomanie encouragée.

Noisette sur le livre, la plume de Devers est pétillante, fait preuve de légèreté pour un sujet qui ne l’est point et saupoudre d’humour les errances de ce monde.

« Qu’il s’agît des Évangiles ou de Platon, de saint Thomas ou de Marx, la civilisation occidentale n’avait fait que sublimer son désir de paradis. Tantôt ce paradis prenait la forme du monde des idées, tantôt d’un tableau de Michel-Ange ou d’une utopie collectiviste. Parfois on l’appelait sagesse, parfois démocratie directe et parfois cité de Dieu. Mais le principe demeurait identique : l’espèce humaine habitait l’univers en essayant par tous les moyens de modifier les conditions de son existence. De génération en génération, elle s’était un peu arrogé la place de ses dieux, tâchant d’aller au-delà de la réalité, d’accéder à une autre existence. Surmontant les entraves terrestres, elle se construisait en permanence en monde substitution : une sorte d’antimonde. Seulement, ce que Jean et les penseurs d’hier ne pouvaient pas savoir, c’était que cette apocalypse ne serait pas l’œuvre d’une quelconque providence, mais qu’elle émanerait de la programmation informatique. L’écran était le ciel, internet incarnait le Tout-Puissant et le numérique déployait la genèse d’une nouvelle histoire. D’ici quelques années, l’Antimonde sortirait du néant où il avait germé ».

Les liens artificiels – Nathan Devers – Éditions Albin Michel – Août 2022

vendredi 19 août 2022

 

Une noisette, une enquête
 
Crime au château sur la Route Jacques Cœur

 


Samedi 13 août, votre serviteur s’en est allé vers un territoire inconnu pour découvrir les jardins du château de Pesselières situé à Jalognes aux portes de Sancerre. Rassurez-vous, l’écureuil est resté sobre et il valait mieux vu les émotions au cours de la soirée.

Lieu bucolique et romantique par excellence, les photos du site étaient d’une tentation extrême mais une fois que vos pattes foulent en vrai cette terre sancerroise, un éden s’ouvre à vos yeux entre la richesse patrimoniale et l’exubérance des variétés florales et arboricoles.

C’est Valérie qui accueille chaleureusement le groupe de visiteurs devant les grilles du château mais, à notre grand étonnement, nous avons quelques difficultés pour y entrer : la gouvernante s’y oppose fortement ; après une longue journée de labeur elle n’a pas envie de devoir s’occuper d’une colonie de curieux surtout que ses émoluments n’augmentent guère ces derniers temps. Néanmoins, elle consent à nous laisser passer grâce à l’intervention du maire du village et de son épouse ; nous découvrons alors la grandeur du domaine  sous les explications historiques de la guide du jour. Point d’orgue de la visite : le labyrinthe où nous attend la paysagiste en chef, pas franchement aimable. Probablement ambiance locale vu que depuis une large fenêtre du château chacun assiste à un échange houleux entre la gouvernante et le propriétaire, pas franchement aimable non plus lorsque depuis son perchoir il demande un contrôle de nos billets. C’est alors que surgit comme une tigresse Marie Capucine, artiste plasticienne de son état, pour exposer son projet artistique à responsabilité environnementale. Là, le doute m’envahit, la beauté environnante semble favoriser les positions perchées des esprits. Surtout que le maire a également une idée de développer un pèlerinage façon Lourdes… Nouvelles invectives entre, cette fois, l’artiste et le propriétaire avec menaces à son encontre, ce qui n’empêche aucunement le bipède de passage de se pâmer devant les plantations aux multiples fragrances qui ne subissent aucun traitement chimique.

Retour vers le château dans une herbe – j’ai bien dit de l’herbe, façon prairie et point de pelouse pour éviter des pratiques agressives – où l’on voudrait communier pattes nues avec des cieux offrant à cette heure du jour une colorimétrie digne de la plus prestigieuse des pinacothèques. Seulement effroi en arrivant aux escaliers de la demeure : le propriétaire gît sur les marches. Empoisonnement à la ciguë selon les premières constatations. La visite s’arrête, le groupe ayant été presque témoin du crime, chacun va devenir enquêteur en interrogeant les suspects. Bref, non seulement le lieu n’est pas sûr mais en plus on vous fait travailler ! Chaque petit groupe formé présente le résultat de l’enquête avant que Gaël – à l’origine de la création de cette série de Cluedo in situ et qui en écrit les scénarios – reprenne ses brillants habits d’animateur de la Route Jacques Cœur et nous révèle le nom du meurtrier.

Applaudissement, sourires de satisfaction parmi toutes les personnes présentes qui dans la douceur de la nuit venue continuent à palabrer autour d’un verre. Pour le meilleur et pour le rire car la bonne humeur était l’invitée principale de la soirée.

Amateurs ou non de polars, je ne peux que vous conseiller – si vos pas vous portent dans le Berry – que d’assister à ces animations qui ont lieu une grande partie de l’année sur les sites de la Route Jacques Cœur et qui permettent de pénétrer au cœur de l’Histoire tout en s’amusant. Noisette sur le gâteau, tout est fait pour que la convivialité soit à son climax grâce à une organisation parfaitement maîtrisée, des intervenants bienveillants sous la bénédiction des âmes qui ont créé ces lieux devenus historiques puis entretenus par des passionnés de beauté et de patrimoine. Que demander de plus !

 Ont eu la plaisir de participer à cette soirée :

 Sylviane Sarriot de la Compagnie A feux croisés dans le rôle de Marie Capucine

Annie Pinoteau dans le rôle de la gouvernante

Brigitte Shrubsall  dans le rôle de l’épouse du maire

Céline Pechart dans le rôle de la paysagiste

David Ledrich dans le rôle du maire

Valérie Colfort, directrice de l’office de tourisme du Grand Sancerrois, la guide animatrice

Gaël Chênet, animateur/organisateur de la Route Jacques Cœur et concepteur de « Crime au château », dans le rôle du propriétaire

Les décors sont de Patrice Taravella (créateur également des Jardins d’Orsan), de la paysagiste Pascale Marq, du jardinier en titre Joël remplaçant Jonathan Champion parti à l’abbaye de Noirlac et du propriétaire du domaine : Pascal Fontanille.

Pour les costumes, on ne sait s’ils ont été créés par Donald Cardwell…

 

🐾Pour toute information sur le château et les jardins de Pesselières, suivre la flèche https://www.chateau-pesselieres.com/

🐾Pour toute information sur la Route Jacques Cœur et connaître les dates des prochains « Crime au château », suivre l’autre flèche https://route-jacques-coeur.com/ et https://route-jacques-coeur.com/crimes-au-chateau/




 

 

jeudi 18 août 2022

 

Une noisette, un livre
 
La domestication
Nuno Gomes Garcia

 


Autant prévenir, ce roman est une dystopie effrayante mais avec l’immense mérite de décrire à la perfection le cercle vicieux et incontrôlable de tout extrémisme idéologique, et, de soulever moult interrogations, notamment celle de la réactivité lorsque les rôles sont inversés.

Une Nouvelle République est née dans l’ancienne France après l’hécatombe du Grand Fléau avec une nouvelle devise : sécurité, uniformité, sororité. Césarine dirige le pays avec une main de fer sans y mettre un morceau de velours. Mais c’est pour le bien-être de ses habitantes. Habitantes car l’homme est devenu quantité négligeable ne servant qu’à donner sa semence – par procréation artificielle dans des bocaux puisque toute fornication est devenue un crime –, être au service de la femme pour toutes les tâches subalternes en devant porter un cache-tout dès qu’il apparait en public, même si accompagné d’une femme. La musique est considéré comme antisociale, rire est mal vu, le patrimoine détruit pour purification, et, cela va sans dire, l’amour n’existe plus. Toute ressemblance avec un ou des pays existant(s) n’est absolument pas fortuit…

Francine Bonne est apparemment une citoyenne heureuse dans ce qui est considéré comme le meilleur des mondes. Jusqu’au jour où la stérilité de Pierre, son mari, ne fait aucun doute. Moyennant des pièces sonnantes et trébuchantes Francine va pourvoir le garder lorsqu’elle va aller en choisir un second au marché des hommes. Sauf que les problèmes vont commencer : Jean est un homme différent : apparence masculine, beau et avec une virilité qui détonne dans ce monde sans sensualité. Dans cet état où toute liberté de penser est sévèrement réprimé, où le droit de vie et de mort pour les hommes est légal, comment Francine et ses deux maris vont pouvoir transgresser les codes…

Un roman – sur fond de thriller politique – engagé, résolument féministe qui maltraite la gent masculine pour mieux dresser les conditions de vie des femmes soumises et interdites de vie sociale. Combien l’effet contraire se produit lorsque des dirigeants décident de surprotéger sa population et de mettre à l’index un sexe, une religion, une ethnie. La dictature est l’unique gagnante. Nuno Gomes Garcia réalise une œuvre dérangeante mais ô combien percutante ! Même la forme d’écriture est poussée à l’extrême, le retour de la règle de proximité est judicieuse mais l’ultra féminisation de la sémantique montre ses limites comme page 152 avec « journaleuse » pour journaliste alors que ce mot est épicène et que « journaleux » porte un tout autre sens. Cela dit, existe-t-il encore des journalistes dignes de ce nom au sein de ce nouvel État indignement nommé "République" ? 

« Francine se demanda si l’ironie qui aigrissait sa voix avait été correctement interprétée par la médicienne. Le paiement des vingt mille francs exigés pour l’établissement du faux rapport médical avait moins entamé ses finances que sa dignité de femme ».

« L’Institut des maris le plus proche d’Andrésy se trouvait à Versailles, près de l’ancine château transformé en hôpital. Avec ses statues obscènes de mâles exposant leurs attributs virils, l’extravagance dorée du passé témoignait par trop de la décadence dans laquelle était tombée l’humanité avant le Grand Fléau. L’édifice monumental avait donc été purifié et débarrassé de ses ornements honteux ».

« Les femmes d’Andrésy et du reste de la France se ressemblaient toutes avec leurs cheveux invariablement blonds et leurs yeux unanimement bleus. A l’âge adulte, elles atteignaient le calibre réglementaire déterminé en laboratoire : un mètre soixante-quinze pour un maximum de soixante-cinq kilos. Quiconque excédait ce poids était envoyée en Centre de rééducation jusqu’au retour de la norme ».

La domestication – Nuno Gomes Garcia – Traduction : Clara Domingues - Éditions iX – Mai 2022

 

 

mardi 21 juin 2022

 

Une noisette, un livre
 
Les mystères de Fleat House
Lucinda Riley
 


Mais qui a bien pu assassiner Charlie Cavendish, un élève du relativement prestigieux internat privé de St Stephen dans le Norfolk ? Certes son comportement lui avait valu des ennemis et son attitude hautaine frisait parfois la cruauté, mais tout de même.  Élèves, enseignants, amis…tous savaient qu’il était épileptique et qu’une simple dose d’aspirine pouvait lui être fatale, ce qui fait que la liste des suspects est vaste. Cependant il en faut bien davantage pour faire vaciller la pétillante Jazz Hunter, enquêtrice pour Scotland Yard, qui va pouvoir démêler les fils du crime et découvrir de biens sombres histoires dans l’Histoire de l’édifice.

La regrettée Lucinda Riley a signé un thriller époustouflant préférant une intrigue aux multiples rebondissements plutôt qu’un épandage d’hémoglobine et de descriptions glauques qui, la plupart du temps, sont loin de fertiliser le terrain thrillesque. Un roman addictif tant pour la galerie de personnages que pour la narration qui souffle en même temps sur les ombres, les fantômes, la face cachée des êtres – en bien comme en mal – et dessine le portrait d’une enquêtrice en plein tourment amoureux mais infaillible professionnellement.

Noisette sur le livre, aucun élément ne peut facilement éclairer le dénouement sans pour autant brouiller les pistes inutilement. Tout est bien ficelé pour ce roman policier cuit à point au pur jus britannique digne des Patricia Wentworth, Agatha Christie, P.D. James, – pour ne citer qu’elles.

Les mystères de Fleat House – Lucinda Riley - Traduction : Elisabeth Luc – Editions Charleston – Juin 2022

 

 

dimanche 19 juin 2022

 

Une noisette, un livre
 
Une vraie mère… ou presque
Didier Van Cauwelaert

 


Pierre Pijkswaert se retrouve un peu chamboulé lorsqu’il reçoit une lettre du Ministère de l’Intérieur lui signifiant que sa mère Simone n’a plus qu’un seul point sur son permis de conduire. Et que le mois suivant, la préfecture des Alpes-Maritimes propose à Simone Pijkswaert un stage de sensibilisation à la Sécurité routière qui lui permettra de récupérer ses points. Seul léger problème, la maman de Pierre est décédée – je laisse les futurs lecteurs découvrir comment s’est passé son trépas – mais c’est bien son intrépide fils qui conduisait la Fuego ! Tout feu, tout flamme… Seule solution apparente est de régulariser la situation administrative pour le plus grand plaisir de son épouse Tiphaine. Mais Indra, l’auxiliaire de vie de la tante Juliette, va bouleverser les destins.

Un roman aussi drôle que touchant, aussi abracadabrantesque que pétri de réalisme. Par une écriture enlevée, Didier Van Cauwelaert sait toujours séduire et donner de l’empathie à chacun de ses personnages issus de sa propre expérience ou de son imagination foisonnante.

Avec un final inattendu ce nouvel opus devient une lecture très agréable avec toujours cette bienveillance, marque de fabrique de l’écrivain.

Un vrai roman… ou presque.

Une vraie mère…ou presque – Didier Van Cauwelaert – Éditions Albin Michel – Mai 2022

lundi 6 juin 2022

 

Une noisette, un livre
 
Les pépins de grenade
Sarah Briand
 


Lorsque Salomé fait couler de la pulpe de grenade sur sa robe blanche dans un train qui la mène à Carthage, elle ne se doute pas un seul instant que sa vie va basculer soudainement. Quelques heures plus tard, le hasard fait mettre sur ses pas un jeune homme athlétique et souriant, Andrew ; avec lui elle va déambuler le long des colonnes antiques, lieu mythique et carrefour des civilisations. Coup de foudre réciproque, ils vont se retrouver jusqu’à Washington où il habite et exerce son métier, tout au moins celui qu’il lui révèle. Rien au sujet de son autre activité plus secrète. Lors de ce séjour nord-américain Andrew lui apprend par hasard l’existence d’un aïeul ardéchois – région natale de Salomé – qui a sauvé une famille juive pendant la seconde guerre mondiale et qui fut nommé en 1979 « Juste parmi les nations ».

La jeune femme, journaliste pour une grande chaîne de télévision française, va alors remonter le fil du temps, appeler sa mère, fouiller les archives, contacter tous les services possibles pour retrouver l’histoire d’André, un héros anonyme parmi les autres qui avait réussi à s’évader d’un camp de travail allemand. Mais, un soir, pendant qu’elle surveille le déroulement du journal télévisé et scrute toutes les dépêches son cœur tressaille : un attentat en Afghanistan a visé des militaires américains. Sur une civière elle reconnait le visage d’Andrew.

Deux histoires en parallèle mais qui se rejoignent sur le fil de l’amour en temps de guerre. Guerres éloignées, guerres à nos portes, guerres d’hier, guerres d’aujourd’hui. Responsables de destins brisés, de rêves envolés, de corps mutilés, de ruines parsemées tant dans les paysages que dans les esprits mais où s’affirme le courage de l’humanité dans la déshumanité.

La journaliste – et désormais romancière – Sarah Briand signe un récit d’une émotion extrême ayant choisi de dessiner chaque mot avec une encre sensible et une plume pudique. Le tout dans cette délicatesse bienveillante qui l’avait caractérisée lors de la parution de ses précédentes biographies consacrés à Simone Veil et Romy Schneider. Raconter en y mettant toute son âme pour faire scintiller les étoiles des disparus et envoyer une onde lumineuse à ce qui est vivant.

Hommage à ceux qui résistent aux forces destructrices, hommage à ceux qui luttent pour sauver leur nation – ou celles des autres – hommage à ceux qui risquent leur vie pour soulager l’existence d’inconnus. Sans oublier cette ode à l’amour qui n’a pas de pays, n’a pas de frontière ; la passion amoureuse n’a qu'une noble conquête : celle d’atteindre les cœurs quoi qu’il arrive et faire battre les pulsions de vie. Sarah Briand l’exprime à merveille dans cette littérature qu’elle sait si bien habiller de belles lettres baignées de noblesse humaine.

« Salomé se tait, l’horloge indique 19H57. Dans une minute à peine, le générique sera lancé depuis la régie, sa musique envahira le plateau pour s’introduire dans chaque foyer, tous prêts à entendre le murmure du monde. Certains l’écoutent religieusement, installés dans leur canapé, d’autres s’en servent comme compagnon de leur solitude, d’autres encore comme bruit de fond du repas familial et font silence lorsque les images indiquent un événement à ne pas manquer. Soit parce qu’il s’est passé tout près de chez eux, soit au contraire parce qu’il augure des soubresauts du monde et chacun sait, à l’heure de la mondialisation, qu’un battement d’aile de papillon en Asie peut avoir des répercussions sur le quotidien d’un habitant de la Creuse ».

« Pourquoi est-ce si difficile de conserver dans son emploi du temps les petits moments que l’on sait pourtant essentiels, les moments doux, les moments secrets, les moments où l’on décide de ne rien faire jute pour le plaisir de goûter au silence, de boire un thé, d’écouter un morceau de musique, de prendre un bain, de marcher dans les feuilles mortes, de danser ou encore de cuisiner. Il est si facile de se laisser détourner. Il y a toujours une bonne excuse pour les reporter. Voire les occulter. Ne pas se laisser happer par la course du quotidien demande de la force, du courage aussi. C’est savoir dire non. Et à soi d’abord ».

« L’attente est interminable. L’attente, c’est le silence des armes avant la violence des combats dans les plaines venteuses de l’est de la France, c’est le mutisme de Blanche en attendant ses lettres, c’est le temps ralenti dans cet espace où le corps est enfermé, mais c’est aussi l’espoir de s’évader par l’esprit. Et c’est l’espoir d’avoir été entendu par le commandant du camp ».

Les pépins de grenade – Sarah Briand – Editions Fayard – Avril 2022

 

 

 

 

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