vendredi 9 juillet 2021

 

Une noisette, un livre
 
Nourrir la bête
Al Alvarez

 

Crédit photo © John Cleare

« Nourrir la bête", c’était l’expression de Mo Anthoine pour expliquer ce qui le poussait à dépasser ses limites, à toujours forcer la machine pour grimper : « J’aime nourrir la bête. C’est une sorte de bilan annuel sur moi-même. La bête, c’est toi en réalité. C’est l’autre toi, et elle est nourrie par le toi que tu crois être. Et ce sont souvent des gens très différents. Mais quand ils se rapprochent l’un de l’autre, c’est génial. Là, la bête a bien mangé et tu sors de là avec la forme de ta vie ».

Mo Anthoine, de son nom véritable Julian Vincent Anthoine, n’est pas le grimpeur le plus connu de l’alpinisme britannique. Pourtant, la plupart du commun des mortels l’a vu à l’écran : il a été la doublure de Sylvester Stallone dans Rambo III et de Jeremy Irons dans Mission. Mais la gloire ne l’intéressait pas. Il escaladait pour son plaisir et pour se retrouver avec ses copains sur les parois de l’amitié. Grande différence avec Doug Scott et Chris Bonington qui pourtant échappèrent à une mort certaine lors de l’ascension – et surtout de la descente – de l’Ogre grâce à au courage et à la vaillance de Mo Anthoine.

Le grimpeur était né en 1939 à Kidderminster et son enfance passé auprès d’une marâtre – il n’avait que 4 ans lorsque sa mère a quitté ce monde – a certainement forcé son désir de s’émanciper au plus vite, de s’évader car ne se sentant bien qu’en dehors de chez lui. Il découvre l’escalade à 19 ans et sera toujours emporté par cette envie de prendre de la hauteur. L’Europe, l’Afrique, l’Asie, peu de massifs, de falaises n’auront pas eu la joie de sentir les doigts de Mo dans leurs entrailles.

Avec son ami et collègue Joe Brown ils développèrent l’esprit d’alpinisme, « un bon grimpeur et un grimpeur vivant » et créèrent ensemble à Llanberis, au Pays de Galles, l’entreprise Snowdon Mouldings pour produire du matériel d’escalade à commencer par les casques de sécurité qui ont fait date. Escalader les parois est toujours resté un plaisir et jamais une compétition, d’ailleurs pour Anthoine l’intérêt était dans le parcours et non d’arriver au sommet, avec inlassablement une cordée de l’amitié, aussi bien dans les moments de liesse que dans les sauvetages.

Un récit narré avec brio et dynamisme par celui qui fut souvent son compagnon des montagnes et qui rend parfaitement hommage à non seulement le sportif et l’homme,  mais aussi à l’amitié, à l’intégrité et à cette valeur inestimable, celle du refus de la gloire. Nourrir la bête est un ensemble de pitons accrochés pour chaque lecteur, sportif ou simplement fasciné par cette vaillance de la conquête des cimes, et, qui permet de mettre en lumière ces héros qui refusent de l’être.

« Si l’expédition est médiatisée, il est possible que les grimpeurs en quête d’attention marchent sur les pieds des autres, et tout est sacrifié pour le sommet. Moi, je ne trouve pas qu’arriver au sommet soit si important. Tu peux toujours avoir une deuxième chance. Ce dont tu te souviens après une expédition, ce n’est pas le moment où tu es debout au sommet, mais ce que tu as traversé pour y parvenir. Le sentiment le plus agréable est de savoir que tu comptes sur quelqu’un d’autre et qu’il compte entièrement sur toi ».

Nourrir la bête, portrait d’un grimpeur – Al Alvarez – Traduction : Anatole Pons-Reumaux – Editions Métaillié – Juin 2021

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