Souvenirs d'un médecin d'autrefois

mardi 9 août 2016


Une noisette, un livre

 

Au Rendez-vous des Mariniers


Frédéric Vitoux


 



Qui, hormis celles et ceux qui n’ont jamais eu la possibilité de poser une patte à Lutèce, n’a pas en souvenir dans son encéphale une promenade à l’Ile Saint-Louis, le long des quais avec cette Seine qui a "de la chance, le jour comme la nuit" selon Prévert ?
 
"Au Rendez-vous des Mariniers" est une promenade littéraire, de 1903 à 1953, autour d’un bistrot d’antan avec les histoires de quartiers se fondant dans l’histoire nationale, ses clients, la fumée d’un café, le parfum d’un plat mijoté, le pourpre ou le rubis d’un vin, racontée par un enfant du quartier où ses parents et grands-parents étaient résidents au N° 3 Quai d’Anjou.

La recette de ce récit est d’avoir mis comme ingrédients principaux les écrivains ayant franchi la porte de ce bistrot tenu successivement par les familles Lecomte, Guérineau et Correa. Le long des 300 pages, on navigue à la manière d’une "recherche du temps perdu" entre un poète oublié, Jean de la Ville de Mirmont, et l’illustre académicien/Prix Nobel, François Mauriac. C’est un John Dos Passos versus Ernest Hemingway, c’est Roger Dévigne, le directeur de la Phonothèque Nationale, un André Malraux de "la condition humaine", un Louis Aragon "depuis l’île où tout est tranquille, éternellement", Maigret et ses enquêtes alias Georges Simenon ou encore le témoignage d’un client anonyme qui à l’aube de ses 100 ans se souvient d’un homme et de... son lévrier afghan.

Une histoire qui raconte la vie d’un quartier et bien au-delà avec ses joies, ses peines, ses rencontres inattendues, ses anecdotes touchantes parce que simples. Avec l’écho des mariniers, de leurs péniches, et d’une époque qui, à nos yeux, nous paraît un peu lointaine et qui pourtant à produit tant de saveurs au cœur de Paris.

 

Au Rendez-vous des Mariniers – Frédéric Vitoux – Editions Fayard – Janvier 2016

mercredi 27 juillet 2016


Une noisette, une évolution


Du Sahelanthropus Tchadensis à l’Homo Yakus Fokonus




A l’heure où j’écris ces quelques lignes, je ressens les secousses d’un certain "Sahelanthopus Tchadensis" (ou Toumaï si vous avec l’esprit compliqué) qui se retourne dans son fossile afin de rejoindre son aîné, le proconsul, pour lui expliquer qu’il est le seul responsable de l’évolution de l’espèce humaine !

Car depuis le Miocène, le tronc simiesque a pris, parfois, une direction bien étrange. Au fil des millénaires, nous sommes passés de l’Ardipithecus Ramidu à l’Australopithecus Habilis pour encore grimper vers l’Homo Erectus afin d’atteindre le sommet avec l’Homo Sapiens. 
Mais c’était sous-estimer une nouvelle ère naissante, celle du "rhesus socialus"  sans aucun autre facteur qu’un simple téléphone aux multiples fonctions.

En seulement quelques années, de nouvelles espèces ont pris une importance considérable, tant, que le terme "sapiens" va bientôt être ajouté à la liste des sauriens disparus (saurien = reptile et non la contraction d’un sot qui ne savait rien). Son terrain favori reste un siège confortable avec une capacité sportive concentrée dans les 10 doigts de ses mains.
En voici quelques exemple :

  • L’Homo  Fokonus (ou Fokon) dont les origines n’ont absolument rien à voir avec le rapace (quoique) et qui a réponse à tout, sait tout et veut décider sur tout. Il a tendance à ne rien à comprendre à l’avenir, au passé, au présent mais le conditionnel est son refus et reste toujours impératif à la moindre actualité. Inutile d’essayer de l’amadouer car il a sa disposition une armée de petits êtres trollesques qui finirait par vous faire préférer une escadrille de moustiques tigres !
  • L’Homo  Yakus (ou Yaka), du même type que l’Homo Fokonus mais avec un esprit belliqueux plus marqué. Ses solutions sont directes, tranchées. Impitoyable avec l’ennemi qui n’est autre que celui qui ne pense pas comme lui ou qui oserait le contredire. Peu gourmand de lectures instructives, peu éveillé à la curiosité, il est pourtant LE spécialiste en tout et sur tout, car il peut passer en quelques minutes d’un nouveau projet de loi sécuritaire, aux mesures monétaires sur l’Euro (son côté vipère en fait un serpent) jusqu’à la reproduction assistée des gastéropodes en détresse en passant par la fusion nucléaire à distance. Son rôle est évidemment très radioactif...
  • L’Homo Fallekus (ou Falleke) est le sempiternel ronchon qui passe son temps à égrainer toutes les erreurs (des autres, pas les siennes) en s’apitoyant sur son sort dans un pessimisme si infernal qu’à force de le lire on se demande s’il faut choisir entre la ciguë ou la corde. Très connecté au passé, implorant Vercingétorix (sans mentionner Alésia) à chaque défaillance gouvernementale, remontant les bretelles à tous alors qu’il baisserait son pantalon au premier quidam venu, se gaussant du ridicule des autres (car chez lui les miroirs ne doivent pas exister), et j’en passe des noix et autres cacahuètes...

Tous ont un point commun : la faculté de critiquer sans cesse le travail des autres et quelle belle tranche de rigolade on aurait si on les voyait un jour prendre les fonctions de ceux qu’ils esquintent !
D’autres souches tendent à pointer leur museau mais je laisse les anthropologues les étudier car l’écureuil que je suis est un expert en rien, sauf... à laisser traîner quelques noisettes d’humeur !




lundi 25 juillet 2016


Une noisette, un livre


Villa des femmes

Charif Majdalani




Une famille, un destin, un déclin. Trois vocables résument ce précieux roman de l’écrivain libanais Charif Majdalani, le tout enveloppé de phrases délicates et recherchées aux effluves orientales.

Hayek, une histoire clanique, solide, dans le Liban des années 60 mais qui va devoir affronter quelques années plus tard une guerre civile. Dans cette maison entourée d’eucalyptus et d’orangers, vivent Skandar le père, Marie l’épouse, Karine/Noula/Hareth les enfants mais aussi l’intrigante Mado, sœur de Skandar, et des employés dévoués comme Jamilé ou Noula, ce chauffeur qui narre l’épopée des Hayek. Au fil des événements, intérieurs ou extérieurs, l’arbre familial verra ses branches se rompre progressivement mais essaiera de tenir grâce à la vaillance des femmes dans un monde masculin, espérant que l’un de la dynastie reviendra pour faire redémarrer les racines.

A travers cette saga, l’auteur nous fait partager l’ambiance libanaise, celle de la sérénité mais, hélas, celle aussi des divisions guerrières. C’est également un voyage à travers l’Asie, de l’Iran jusqu’aux frontières de la Chine en passant par la Jordanie et l’Afghanistan. Et c’est ainsi que ce roman tisse les liens entre ces nations, entre les histoires intimes d’une lignée et les secousses politico-religieuses du Proche et Moyen Orient, la beauté, la tristesse, l’amour, la haine... les passions aussi.

Il paraît que la littérature libanaise ne déçoit jamais. Ce dernier roman de Charif Majdalani en est une certitude.
A dévorer mais lentement...

Pour vous faire saliver les babines, je retranscris un passage qui dès sa première lecture a le don de vous faire chavirer...

"Il ne songeait pas à la ridicule vanité des hommes face à un cosmos qui les ignorait et ne saurait jamais rien d’eux ni de leurs milliers d’années de civilisation, il ne songeait pas non plus au fait, que, au regard du scintillement infini de l’univers, l’histoire humaine n’avait sans doute pas plus de consistance qu’une seconde ou deux de l’existence d’un individu sur terre. Non, il pensait au contraire qu’à un moment éphémère de l’histoire insondable du cosmos et de son temps infini, une intelligence et une conscience éphémères, celles des êtres humains, comme un miroir avaient reflété et pensé cette immensité à laquelle aucune autre intelligence n’avait donné d’existence ni de sens et n’en donnera probablement jamais plus (…) cette nuit afghane avait été sa part d’immortalité".


Villa des femmes – Charif Majdalani – Editions du Seuil – Août 2015 // Editions Point - Janvier 2017
Prix Jean Giono 2015
Prix France-Liban 2017

dimanche 24 juillet 2016


Une noisette, un livre


L’été d’Agathe

Didier Pourquery






Il y a des livres qu’on hésite à lire, parce qu’ils vous font peur, peur de trop... Peur d’une trop grande émotion, peur de trop replonger dans l’histoire familiale, peur d’avoir une gorge trop serrée et de se retrouver bien trop pusillanime.

Pourtant "L’été d’Agathe" de Didier Pourquery est un arc-en-ciel de sentiments, c’est un gigantesque cri d’amour d’un père envers sa fille disparue à seulement 22 ans, un récit d’une immense émotion, de la naissance tout en douceur d’Agathe un bel été, jusqu’à la fin inexorable quelques jours avant son anniversaire. Une vie terriblement courte mais vécue intensément malgré le douloureux combat de la maladie. Car Agathe est courageuse, sensible, empathique...

Ce livre décrit l’éprouvante lutte contre la maladie, ici la mucoviscidose, les moments de rage suivis de moments d’espoir, les instants de doute, de regrets mais sans jamais tomber dans le pathétique, sans jamais chercher l’apitoiement. Et c’est doublement poignant.  

Quand on le termine, les yeux en larmes se ferment. On reste immobile en espérant très fort qu’Agathe est heureuse dans un autre monde et qu’elle continue à envoyer sa joie de vivre à ses proches, ses amis, qu’elle adorait. Et cette famille qui aimait tant Agathe, qui continue à l’aimer, pour toujours, pour l’éternité.

Narration dure mais Didier Pourquery par ses mots, renforce ce sentiment de ne jamais oublier nos chers disparus tout en réussissant à atténuer les blessures de l’âme.


L’été d’Agathe – Didier Pourquery – Editions Grasset – Janvier 2016

mardi 19 juillet 2016


Une noisette, un livre


Le désert ou la mer

Ahmed Tiab

Photo © Squirelito


Deux pays, l’Algérie et le Niger. Deux personnages centraux : Kémal et Fatou. L’un est commissaire. L’autre, étudiante infirmière, veut sortir de sa condition devenue intenable au Niger. Leurs routes vont finir par se rencontrer, Kémal Fadil voulant absolument se saisir du dossier du trafic humain parce que trop de corps de migrants africains échouent sur les plages d’Oran.
Autour du commissaire, le fidèle Moss et sa mère Lela qui, elle aussi, a une histoire. Fatou, désignée future victime d’un oncle sans scrupules, décidera de s’enfuir, loin, très loin, grâce à sa rencontre avec Ali. Au cours de son périple, elle rencontrera Johnny, d’autres bonnes âmes et de nettement moins bonnes...Un désert où circule parfois (souvent) le pire.

En alternant les histoires des deux principaux protagonistes, Ahmed Tiab donne un rythme dynamique qui ne laisse aucun répit au lecteur et qui permet de plonger au cœur de l’enfer des migrants et de ces ignobles profiteurs de la misère.

De judicieux flash-back historiques aident à mieux comprendre la société algérienne d’aujourd’hui, société entre ses doutes, ses peurs, ses excès aussi.

Au-delà du polar, c’est un véritable récit sur la cruelle réalité d’un monde où l’homme n’est qu’un élément dont on peut jouer de lui, une analyse sur le sort des femmes dans la société africaine, un regard objectif sur une religion divisée, un pamphlet contre les autorités aveugles...
Une fiction humaniste, sensible qui ne peut qu’alerter sur des situations qui durent depuis trop longtemps et sur l’ignominie des organisations criminelles, parfois bien dissimulées... Le tout, parsemé avec des instants de beauté et un saupoudrage d’humour bien envoyé.

Enfin, deux phrases me semblent essentielles à retranscrire. Parce qu’elles sont justes, parce qu’elles permettent d’aller au-delà d’une simple lecture : 

"L’étranger demeure l’éternel coupable, surtout lorsqu’il est faible et démuni"

"La Z.A.C (…) un espace sans horizon, grouillant de gens soucieux de vérifier la permanence de leur pouvoir d’achat. Là où l’homme cesse d’être un humain et devient un code de carte bleue"


A méditer...

P.S. Je tiens à remercier le remarquable site Quatre Sans Quatre qui permet de découvrir des ouvrages peu médiatisés et qui pourtant méritent amplement d’être lus.


Le désert ou la mer – Ahmed Tiab – Editions de l’Aube – Mai 2016



samedi 16 juillet 2016


Ce matin là...




Ce matin du vendredi 15 juillet aurait dû être un matin comme tous les autres. Avec un petit plus : le soleil brillait haut dans le ciel, de toutes ses forces, de toute sa puissance... comme pour réchauffer nos cœurs bien tristes...

Car la veille, jour de fête nationale française où l’on célèbre la déclaration des droits de l’homme et du citoyen,
un homme a décidé d’empêcher des femmes, des enfants, des hommes de voir briller le soleil ;
un homme a décidé de briser les rêves des enfants venus s’émerveiller devant un feu d’artifice aux couleurs féeriques ;
un homme a décidé de détruire des vies qui ne demandaient qu’à s’épanouir ;
un homme a décidé d’envahir de noirceur une nuit si étoilée...

Plus de 80 âmes sont parties, depuis la baie des Anges, rejoindre l’éternité...
En quelques semaines, les Etats-Unis, la Turquie, le Bangladesh, l’Irak, l’Arabie Saoudite ont été touchés . Hier, à nouveau la France. Et demain ?

La tristesse s’amplifie mais les larmes veulent sécher. La colère gronde mais la haine est repoussée, encore plus loin. Les "je suis" sont désormais illusoires mais la fraternité restera l’un des meilleurs remparts contre l’intolérance.

Et surtout vivre. Profiter de chaque minute de paix qui est offerte, chaque minute de main tendue, chaque minute d’amitié, chaque minute d’amour. Profiter de petits riens qui font de grands moments pour résister.

L’ombre s'épaissit en obscurité, mais sans occulter les événements funestes, saisir le moindre instant de beauté face à la laideur.
Rechercher la lumière dans un monde sibyllin est devenu cardinal et vital...


Photo © Squirelito


lundi 11 juillet 2016


Le panier de noisettes de l’été







Votre serviteur au poil roux est parfaitement conscient (ou presque) que d’établir une liste avec ses noisettes préférées pour passer un bon été en lecture n’a rien de très original. Mais l’envie de partager avec vous tous de tels moments privilégiés conduit l’écureuil à établir un code littéraire de la saison estivale 2016 !



Les racines du ciel – Romain Gary – Foliot
Qui aime la nature se doit de lire ou relire le récit de Morel, un idéaliste qui rêvait à un monde meilleur en commençant par protéger des mastodontes de l’histoire de notre terre: les éléphants ! Mais au-delà de la nature, c’est en même temps un hymne à la beauté de l’Afrique et une critique cinglante de ceux qui veulent s’approprier les richesses de l’autre. Et un regard sur une perpétuelle actualité... "Des routes toujours plus grandes, pour aller toujours plus loin nulle part".
A déguster sans tromper !


Mariage en douce – Ariane Chemin – Les Equateurs
Profiter d’une œuvre de Romain Gary pour s’attarder sur l’une des périodes de sa vie pendant longtemps occultée : son union secrète avec l’actrice Jean Seberg. La journaliste du quotidien Le Monde a enquêté et livre un récit digne d’un remarquable long métrage.
A déguster "a nucciola" !


En attendant Bojangles – Olivier Bourdeault – Finitude
L’une des bonnes surprises de 2016 fut la sortie jazzy d’un roman rappelant les bonnes heures de lecture à la Boris Vian ! De la folie, de l’humour, du sentiment, de la musique, le tout sous la plume d’un écrivain dont on espère d’autres pontes !
A déguster avec Nina Simone !


L’invention de nos vies – Karine Tuil – Grasset/Livre de Poche
Comment décortiquer la complexité d’une société trop souvent construite sur le mensonge ? L’écrivaine (dont un nouveau roman "L’insouciance" sort fin août ) construit une intrigue haletante qui plonge entre fiction et réalité, celle d’une réussite par une imposture qui finira par une déflagration.
A déguster avec une big pomme !

Au dessus des lois – Justin Peacock – Sonatine
Restons à New-York pour rentrer dans l’univers sans pitié du monde des avocats (les juristes, pas les fruits) et de l’immobilier. Ce qui est certain, c’est que vous ne resterez pas immobile à l’histoire de Duncan Riley, brillant magistrat qui devra choisir entre convictions personnelles/humaines et parcours professionnel. Mais, entre-temps, surgira Candace Snow, combative journaliste d’investigation...
A déguster en repensant au "Bûcher des vanités" de Tom Wolfe


Les grands fauves du barreau – Valérie de Sennevile/Isabelle Horlans – Calmann-lévy
Continuons avec l’univers des ténors du barreau qui, parfois, portent leurs voix bien au-delà des salles de prétoire pour rivaliser sur l’arène de la communication. Une enquête solide de deux journalistes judiciaires qui, entre portraits de célèbres avocats, décryptent une situation qui échappe à la plupart d’entre nous.
A déguster sans rugir !

Le silence des cloîtres – Alicia Giménez Bartlette – Rivages
Face au tapage médiatique de la communication à outrance, se reposer dans le silence d’un cloître. Seul problème, l’absence de dialogues, de mots, ne cache t-elle pas une histoire bien glauque... Tous les ingrédients sont réunis : la ville de Barcelone, une relique chargée d’histoire, l’univers des moines et des religieuses et... un crime. L’inspectrice Petra Delicado et son fidèle collaborateur Garzon vont mener tambour battant leurs investigations avec bien d’étranges découvertes. L’ensemble avec un humour qui vous rafraîchira même aux journées les plus chaudes.
A déguster avec "pa i tomaquet" !


Dans l’ombre des présidents – César Armand/Romain Bongibault – Fayard
Domaine où le silence règne parfois dans les essais politiques : celui de la lourde tâche du secrétaire général de l’Elysée. Une description en cascade des différents titulaires du rôle sous la V° république. Quelques anecdotes sans jamais tomber dans la vulgarité des rumeurs, des interviews, des confidences et des faits qui permettent de se remémorer notre histoire politique. Des hommes de l’ombre qui, pourtant, mettent en lumière les décisions prises derrière la Grille du Coq.
A déguster avec un saint honoré !


Les petites curiosités du cinéma – Jean-Sébastien Leroux – François Bourin
Je ne sais pourquoi la politique peut faire penser au cinéma mais si vous aimez le 7° art vous serez ravis d’en connaître quelques coulisses, de découvrir des anecdotes, parfois hilarantes, et peut-être d’avoir des réponses aux questions que vous vous posez depuis longtemps. Un parcours divertissant pour tous les amoureux des salles obscures.
A déguster en version originale !


Renaud, paradis perdu – Erwan l’Eléouet – Fayard
Du cinéma à la chanson, de la chanson au cinéma, Renaud est les deux, et plus encore en étant auteur. Le rédacteur en chef des émissions "Un Jour Un Destin" retrace le parcours terriblement attachant du poète du tourment. Belle vision prémonitoire du journaliste à la fin de sa biographie : il avait prévu le retour de Mister Renard !
A déguster toujours debout !

Laissez-nous faire – Alexandre Jardin – Pocket
Dans un autre registre mais avec un certain esprit rebelle, l’écrivain a mis en place sur le territoire français un vaste réseau composé de... zèbres. Tout au long de son livre, il explique pourquoi il a décidé de prendre l’animal par les rayures afin de faire bouger la société face à des politiques bien fades. Ce noir et blanc dynamique remet des couleurs au baromètre du moral et on ne peut qu’adhérer.
A déguster en galopade !
 http://squirelito.blogspot.fr/2016/04/unenoisetteunlivreuneaction-laissez.html


L’avocat, le nain et la princesse masquée – Paul Colize – Pocket
Pour bien installer le dynamisme dans son corps, rien ne vaut la détente de l’esprit. Avec ce polar, bénéfice garanti ! C’est encore une histoire d’avocat, mais cette fois à la sauce belge, qui va se retrouver dans une situation abracadabrantesque après avoir accepté l’invitation d’une très (trop) séduisante top model.
A déguster ferme pour prendre du fun en sursis !


Les très riches heures de l’humanité – Stefan Sweig – Livre de Poche
C’est ce livre qui m’a fait découvrir et surtout apprécier sans modération cet incomparable auteur autrichien. Depuis, je n’ai cessé de le relire. Il y a des faits qui vous touchent, qui vous semblent plus importants plus que les autres. L’écrivain en a choisi douze. Ces moments décideurs d’un destin où tout peut se jouer en quelques secondes. De Byzance à Waterloo, de l’Eldorado à l’océan pacifique, en passant par une Marseillaise.
A déguster avec une Sarabande !


Simone, éternelle rebelle – Sarah Briand – Fayard
Dernier ouvrage et non des moindres, la dernière biographie de Simone Veil, femme politique française qui restera dans l’histoire pour son combat vers l’humanité après avoir vécu l’inhumanité, et, écrite par la journaliste qui a réalisé le documentaire : "Simone Veil, l’instinct de vie". Une transcription passionnante, avec une émotion intense lors de certains passages, qui permet de mieux comprendre la force extraordinaire de cette personnalité pas comme les autres.
A déguster en se remémorant Racine !



Le panier continuera à se remplir tout au long des saisons et je vous invite à venir vous promener dans mon domaine arboricole pour suivre les lectures de votre écureuil dévoué,


mardi 5 juillet 2016


Une noisette, un livre


Couleurs d’Espagne... par monts et merveilles

de Lucien Saurigny




Emmanuel Chabrier en a fait une rhapsodie, Ernest Hemingway l’a décrite avec passion, et même si depuis Louis XIV il n’y a plus de Pyrénées, franchir le col d’Ispéguy ou le val d’Aran sera toujours le début d’une nouvelle découverte de l’Espagne.

L’Espagne ce n’est pas seulement des plages avec, en arrière-plan, une muraille de béton, quelques olés et une paella géante. Non, c’est un peuple de la diversité, c’est une histoire, une civilisation, depuis Altamira jusqu’à l’Exposition Universelle de Séville, c’est un paysage aux mille reflets et une gastronomie à réveiller les papilles les plus endormies.

Comme le raconte ce dernier livre, ce sont des "caprices monarchiques" à Aranjuez (avec ou sans concierto), des "vins héroïques" de la Ribeira Sacra, les "splendeurs de la renaissance" du Guadalquivir, c’est Carmona et son livre d’histoire, Elche et la plus grande palmeraie d’Europe, ou encore le "temps suspendu" du Calatañazor où Orson Welles tourna en 1965 "Falstaff".

Pour le féru d’Espagne que je suis, ce sont des centaines de noisettes dévorées en guides, essais et autres ouvrages depuis la nuit des temps (enfin presque...), des échanges fructueux avec des amis espagnols et... des heures de cours en langue castillane depuis la 4° jusqu’à la dernière année universitaire. Et pourtant, la surprise est encore au rendez-vous.

Ce nouveau volume sorti en mai dernier mérite d’être connu, très connu même. C’est à la fois un outil pédagogique, une source d’informations pratiques et culturelles, des anecdotes, de nombreuses photos pour séduire les pupilles, des descriptions de lieux très précises, et un ton qui oscille entre "coplas" et "toques".

Lucien Saurigny, professeur agrégé d’espagnol, a l’humilité de transcrire ses innombrables connaissances avec simplicité et un souci de recherche rigoriste sans jamais tomber dans un surdosage compliqué. Accessible à tous, il comblera les "aficionados" des terres ibériques et charmera celles et ceux qui aiment visiter un pays hors des sentiers battus.



Couleurs d’Espagne... par monts et merveilles – Lucien Saurigny – Ecrituriales (*) – Mai 2016


(*) Ecrituriales : Association des Auteurs Editeurs réunis

dimanche 26 juin 2016


Une noisette, une conférence


Reza Deghati

"Transmetteur d’humanité"






"Transmetteur d’humanité", c’est ainsi que le mondialement célèbre photojournaliste Reza Deghati se définit. On ne peut que lui donner raison, tant son œuvre est une ode aux valeurs humaines.

Invité d’honneur de la 6° édition du Festival Photographique de Moncoutant dans les Deux-Sèvres (1), il a donné, lors de son inauguration vendredi dernier, une conférence au cinéma Le Stella. Comme à chaque fois le public, venu nombreux, a été enthousiasmé par son discours qui redonne espoir en l’humanité.

Le message est clair dès le départ : "mon travail c’est vraiment les êtres humains". Et pour pouvoir communiquer entre les peuples, il a choisi, dès l’adolescence, l’image parce qu’il "n’arrivait pas à écrire avec les mots" et face aux régimes iraniens ( Mohammad Reza Pahlavi puis Rouhollah Mousavi Khomeini) il fallait trouver un moyen pour s’exprimer et transmettre, "c’est l’appareil photo qui m’a sauvé".

En l’espace de 2 heures, on voyage de l’Afghanistan au Pakistan, en passant par la Turquie, le Liban, l’Inde, l’Algérie, le Cambodge, l’Azerbaïdjan, le Guatemala... mais pas comme un touriste générique, non, on voyage avec le cœur pour découvrir et comprendre l’autre...

Deux "thèmes" sont chers au photographe : l’absurdité des guerres et le sort des réfugiés.

"Toutes les guerres sont décidées ailleurs que sur le terrain et pour d’autres motifs que ceux révélés (…) et ne pas oublier que tout être vivant est victime de la guerre : les habitants, les soldats, les animaux.. tous sont victimes de ces guerres non voulues par le peuple". Et d’ajouter : "la guerre, comme la famine, tant que l’on ne l’a pas vécue, on ne peut pas comprendre".

Un conflit entraîne forcément des réfugiés qui fuient les horreurs, les massacres. En ce début du XXI° siècle où jamais le nombre de déplacés n’a été aussi important, Reza rappelle avec justesse "que tous ces gens qui quittent leur pays veulent y retourner mais ils sont contraints de fuir pour sauver leur vie, leur famille. Cette solution d’être obligé de quitter sa terre peut arriver à tout le monde".

D’où un gros effort du photojournaliste, avec la fondation Aina qu’il a créée, de former des réfugiés à la photographie pour qu’ils racontent eux-mêmes leur histoire. Et au-delà de ce travail, la photo peut devenir une solution. Comme, par exemple, au Rwanda où une exposition de plus de 12.000 photos a permis à plusieurs milliers d’enfants de retrouver leur famille.

Pour éviter que le monde se déchire, des clefs permettraient d’ouvrir la paix. Il suffit, quand on les détient, de les utiliser. Parmi les clefs, celle du respect d’autrui : "respecter la culture des autres pour ne pas devenir des ennemis, ne pas la piétiner comme, par exemple, les soldats américains qui entrent dans une mosquée avec leurs chaussures". Une autre clef, est l’amour, l’amour du prochain, l’amour de la nature, l’amour des belles choses, "si on n’aime pas quelque chose, on ne pourra pas le défendre".

Une clef beaucoup plus difficile à manipuler est celle de la spiritualité. Selon Reza on a tort de penser que tout ce qui se passe est à cause des religions car "dans certains pays il y a des religions qui vivent en paix(...) il faut juste que la religion ne devienne pas une idéologie politique". On peut citer, l’île de la Réunion où toutes les communautés cohabitent, l’Azerbaïdjan où des chrétiens partagent le repas du ramadan avec des musulmans où lorsque qu’à Kaboul un riche ingénieur musulman a permis la reconstruction d’une église avec un énorme soutien financier. Les exemples et les photos qui se déroulent devant nos yeux respirent la splendeur et ce sont ces témoignages qu’il faudrait beaucoup plus diffuser pour démontrer que le vivre ensemble est possible.

Ne pas oublier également la clef de la formation, surtout dans les banlieues difficiles car il faut s’occuper "des plus vulnérables" et enfin celle de l’art : "l’art est la solution à tous nos problèmes, à condition que chacun y mette son cœur".

L’émotion était de chaque instant durant cette soirée. Mais son curseur grimpa encore lorsqu’il évoqua un combattant de la liberté, un héros de la résistance afghane, un ami avec "la chaleur d’un homme simple": le commandant Ahmed Chah Massoud. Un hommage vibrant sur fond de photos de la vallée du Panshir et du visage si emblématique du commandant ; 16 années d’amitié où ils partageaient le même humanisme et... la même passion pour les chevaux.

Autre drame évoqué par Reza, celui de la famine "plaie de la civilisation et on se demande comment on n’arrive toujours pas à trouver une issue". Comme pour les photos de guerre, Reza préfère ne pas prendre de clichés d’horreurs ,"ce ne sont pas forcément les meilleures photos car rien que dans les yeux des survivants, on voit qu’ils subissent une souffrance". "Il faut laisser transcrire la dignité de l’être humain dans des situations terribles" telle cette image d’un enfant affamé dans la position du penseur de Rodin qui nous fait réfléchir sur le pourquoi du comment... Et un message à diffuser auprès de celles et ceux trop gourmands de voyeurisme...

Ne pas attendre de Reza un cours technique sur la photographie mais tout simplement un cours sur la communication entre les êtres. A la manière d’un de ses maîtres, Henri Cartier Bresson pour qui une photo "n’était pas celle où tout le monde court". Beaucoup d’efforts pour arriver à une telle perfection dans l’élégance et la transcription des sentiments et cela nécessite "une immersion totale dans un peuple, dans une histoire".

Reza, photographe des âmes, photographe humaniste, qui essaie par son art de faire comprendre que le pacifisme est une nécessité absolue... et de clore la conférence par quelques vers du "Déserteur" !

Merci Monsieur Reza pour votre humanité, merci pour essayer de la transmettre en arpentant les quatre coins de la planète. Merci tout simplement pour ce que vous êtes.



(1) Du 24 juin au 30 septembre


© Reza


mercredi 22 juin 2016


Une noisette, un rendez-vous

 

Café littéraire, opus 3




Quand l’atmosphère est sur des nuances de gris (pas forcément jusqu’à 50) dès qu’une éclaircie pointe le bout de son museau, on la saisit sans hésiter du haut de ses quatre pattes (oui, écureuil je suis). Et comme d’habitude ("My way" pour les fans de Sinatra) ces rendez-vous littéraires ne manquent jamais de panache !

En cette date historique du 18 juin où les notions de l’Europe et de paix résonnent à faire vibrer la pointe de ses oreilles, ce café littéraire ne pouvait que mieux commencer : une présentation, par les organisateurs Gordon et Jocelyn Simms, d’un festival local qui a retenu toute mon attention : la "Littfête bilingue de St Clémentin", une fête franco-anglaise autour des livres, de la photographie, de la nature et de l’art en général avec cette année une participation de nos amis italiens et espagnols. Comme dirait un célèbre George, what else ? ;-) Les festivités se déroulent pendant trois jours et votre serviteur va probablement aller faire un saut du côté de Voulmentin le week-end prochain, surtout que l'un des invités s'appelle... Lemn Sissay ! En attendant, si vous voulez en savoir davantage, suffit de faire un petit click à cette adresse .

Autour du chef de cérémonie Christophe, s’ensuit une discussion autour des lectures préférées (1) des derniers mois, des coups de noisette mais aussi de certaines déceptions, et comme à chaque fois, dans une atmosphère d’une extrême cordialité et respect, chacun s’exprimant/dialoguant/critiquant sans l’once d’une agressivité. Que c’est appréciable !

J’ai été particulièrement impressionnée par la présentation de l’essai de Michel Onfray "L’ordre libertaire" car en plus de la critique du livre, le participant a saisi l’occasion de reparler de l’œuvre d’Albert Camus et de la complexité du personnage. Avec un résumé qui sonne encore dans ma petite tête "l’absurdité de la vie et d’où en profiter le maximum".

Fait assez rare, plusieurs titres de bande dessinée ont été proposés dont une sur Kafka par Robert Crumb, c’est une forme de littérature indéniable et pourtant, on observe, de loin comme de près, énormément de réticences. Pour qui, pour quoi, après tout chacun son choix...

Il m’a été difficile de sélectionner quelques livres lus ces dernières semaines (sinon l’autre possibilité étant de louer une remorque) et pour cette 3° édition, j’ai opté pour la relecture du "Monde d’hier" de Stefan Zweig (éternellement contemporain), du dernier témoignage de Samar Yazbek "Les portes du néant" et du savoureux récit autour de Romain Gary et Jean Seberg "Mariage en douce" (2) par Ariane Chemin.

La dernière noisette de cette rencontre a été, sur le plan personnel, de revoir après tant d’années, l’un de mes chers professeurs de lycée : celui qui m’a fait aimer l’Espagne, celui qui a su transcrire le talent de Federico Garcia Lorca et Pablo Neruda, celui, qui par des cours atypiques, vous faisait lâcher les parties de batailles navales cachées sous les pupitres… je nomme Lucien Saurigny !  Après avoir partagé ses derniers coups de cœurs, il a présenté son 3° ouvrage "Couleurs d’Espagne... par monts et merveilles" (disponible ici ) rien que le titre vous donne envie de franchir les Pyrénées ! Et sans vouloir tomber dans la glue de la flagornerie, el Señor Saurigny a terminé la cession avec une très jolie (et réelle) définition de l’écriture : "Ecrire c’est une souffrance qui se transforme en jouissance". Olé !
Quant à la lecture, elle n'est que plaisir qui dure un moment...

 

(1) Liste des ouvrages sur le site de la médiathèque  
(2) Critique et interview de l'auteure à retrouver ici


Les précédents billets sur le café littéraire sont disponibles sur le blog
http://squirelito.blogspot.fr/2015/12/unenoisette-une-decouverte.html
http://squirelito.blogspot.fr/2016/02/unenoisetteunrendez-vous.html





dimanche 5 juin 2016


Une noisette, un livre, une interview



"Mariage en douce"


Par Ariane Chemin





 

Jean Seberg et Romain Gary. Romain Gary et Jean Seberg. Deux icônes, deux destins interchangeables aux rythmes d’une musique d’écorchés vifs, une combinaison de mélodies entre écriture et images, comme une polyphonie corse, qui se terminera en tragédie.

Au milieu, une date : 16 octobre 1963. Un événement qui aurait dû faire la une des magazines et qui restera pendant des décennies un "secret défense". Et pourtant, Jean Seberg et Romain Gary se sont mariés ce jour là, à Sarrola, un petit village corse dans la discrétion la plus absolue.

Personne jusqu’à aujourd’hui n’avait pu remonter le fil du temps et découvrir les dessous de cette noce silencieuse. Ariane Chemin, grand reporter au journal Le Monde, a pu retrouver, l’un après l’autre les morceaux d’un puzzle pas comme les autres en partant... d’un tango.

Même si l’on n’a pas connu cette époque "Nouvelle Vague" où les Sixties déroulaient un océan de renouveau, on plonge dans cette histoire incroyable comme si on l’avait presque vécue, tant le récit vous donne du souffle dans votre esprit, jamais à bout. Et comme l’auteure, on cherche à comprendre pourquoi un mutisme aussi long.

Chaque description est brève mais essentielle. Chaque passage a une senteur particulière. Mais toutes les phrases contiennent des fragrances florales corses pour embaumer un amour passion plongé dans une France gaulliste.

Seberg et Gary. Mais quel couple ! Une grâce androgyne qui virevolta dans un ballet diplomatico-littéraire. Avec l’écriture recherchée d’Ariane Chemin, pas une surprise que ce récit se lise comme un roman que je vous invite à parcourir dès la première aube pour une promesse de découvertes.




1 – Ariane Chemin, quel est le premier personnage qui vous a fasciné ? Jean, Romain, ou les deux en symbiose ?

Jean Seberg, d’abord, cette grande amoureuse…. Sa fragilité, sa beauté moderne, bien sûr, ses fêlures et son intelligence. J’ai lu, regardé ou écouté toutes les interviews qu’elle a données : peu d’actrices parlent aussi bien de leurs films. On est très loin des formules toutes faites et des clichés "langue de bois" d’aujourd’hui, hormis évidemment quelques artistes comme Jodie Foster ou Jeanne Balibar…

Lui, je l’ai aimé après, chemin faisant. J’en avais l’image qui a été enseignée à ma génération, celle du structuralisme littéraire ( que je vénère pourtant), la génération qui a bachoté avec le Nouveau roman. Gary, il y avait une intrigue, des personnages, c’était has been, nous disait-on. Et puis, pour le Café de Flore, c’était "l’écrivain du régime", le gaulliste : ni mao, ni trotskiste. J’aime que, politiquement, ce résistant qui a défendu la cause noire américaine se soit si peu trompé durant un demi-siècle. J’aime aussi le féminisme de cet aventurier.

2 – On trouve une belle définition pour ce binôme amoureux "deux infirmes de la vie". Ils ne pouvaient que se rencontrer ? 
On a toujours su que Jean Seberg était une personne fragile. On a moins vu cette fragilité chez Gary. "Je me suis bien amusé", a-t-il écrit (avant de se suicider ) en évoquant sa fabuleuse supercherie littéraire, son double Emile Ajar. Je pense que c’est tout le contraire – un ultime mensonge. Gary était un pessimiste fondamental, un dépressif qui ne trouvait plus d’autre aventure à vivre dans sa fin de siècle que l’amour. Mais quand celui-ci s’effiloche… 

3 – Des ressemblances jusqu’à une blessure physique commune ?
Jean Seberg a été brûlée lors du tournage de Jeanne d’Arc. Elle n’avait pas vingt ans. Le faux bûcher s’est enflammé, et Otto Preminger a continué à tourner. Ce réalisateur brillant mais sadique lui a fait beaucoup de mal. La sœur de Jean Seberg explique dans un très joli documentaire réalisé par Anne Andreu que trois hommes ont cassé la vie de sa sœur : Preminger, Edward Hoover, le patron du FBI, et son dernier amant, un jeune homme cupide et violent, avec lequel elle s’était mariée et qu’elle appelait "Bouteflika". Gary était blessé comme elle par une balle qui avait traversé la carlingue de son avion, en 1943, pendant la guerre… Deux blessures au ventre et au fer rouge.

4 – Mais des paradoxes aussi ?
Oui, beaucoup de paradoxes. Il est européen, elle est américaine. Il est comme veuf de sa mère, elle fuit ses parents – même si elle tombe amoureuse, plus tard, du héros de son père, l’acteur Clint Eastwood. Un demi-siècle les séparent, et cinquante dans une époque où l’Histoire va si vite, ce n’est pas rien. Jean Seberg était une immense sentimentale, qui croit à chaque fois au grand amour, mais qui toute sa vie a été assez mal aimée. Ce n’est pas le cas de Gary, qui a été adoré par sa mère, par les femmes. A-t-il aimé Seberg comme un père ? Je ne saurais dire. Je pense en revanche qu’il n’est pas l’homme à femmes qu’il a fait semblant d’être.

5 – Domy Colonna-Cesari, après avoir été inconnu va devenir célèbre à 94 ans. Est-ce l’âge qui l’a décidé à enfin tout révéler ou bien l’éloignement des faits, votre rigueur journalistique ou encore quelques notes de tango ?
Ce n’est pas son âge, c’est plutôt le fait que tous les protagonistes du mariage soient morts, désormais. Et puis quand je suis arrivée pour le trouver je savais déjà pas mal de choses, sur la Sécurité militaire – les services secrets de l’époque - où il travaillait, sur son responsable le général Feuvrier… J’ai passé beaucoup de temps avec M. Colonna-Cesari, davantage évidemment que ne le dit le livre, qui est un récit "vrai" mais pas un reportage. J’aime ces personnages taiseux, qui ne se vantent jamais, notamment de leurs faits de résistance. Il est parti pour rejoindre l’Afrique du Nord à 17 ans, et sur la route a passé plusieurs mois en prison en Espagne ! C’est un homme pudique qui ne s’apitoie pas sur lui-même et ne se pose pas la question du temps qui passe. Au dancing, il m’a dit : "quand je danse, je suis heureux".

6 – Plus de 50 ans de silence absolu ! Serait-ce possible aujourd’hui où tout se filme, s’enregistre ?
C’est la magie de cette histoire. Aujourd’hui, les smartphones rendraient ça impossible. Dans l’avion du retour – une caravelle de ligne, alors qu’ils étaient arrivées par avion militaire- , une hôtesse a dit à Jean Seberg : "Vous savez que vous ressemblez à l’actrice d’A bout de souffle ?" Sa voisine et témoin de mariage, Françoise Feuvrier, a répondu, pour la "couvrir" et ne pas la laisser dévoiler son accent : "tiens, c’est vrai, je ne m’étais jamais fait la réflexion… " Aujourd’hui, cette hôtesse aurait réclamé un selfie, un passager aurait pris une photo à la dérobée… Culture totalitaire de la transparence totale. L’approche biographique n’a rien à voir avec ça.

7 – N’y a-t-il pas une antinomie dans cette France des "Sixties" ? Tout bouge, tout progresse mais l’esprit pudibond demeure ? 
Le mariage de Gary et Seberg se déroule en 1963. Cinq ans avant mai 1968. La morale de l’époque est extrêmement rigoureuse. J’ai dû faire un gros effort pour comprendre ce qui avait justifié le secret qui a entouré ces noces. La morale gaulliste, qui interdisait à un diplomate d’être divorcé, la morale d’Hollywood, qui avait imposé un contrat drastique à Jean Seberg ( pas le droit d’être enceinte, etc). La morale luthérienne de Jean Seberg, aussi, petite protestante de de l’Iowa, qu’elle a balayée au fond plus facilement que Gary. J’aime qu’ils aient bravé tous deux le "qu’en dira-t-on" bourgeois.

8 - "Gary excelle dans l’art de transformer les vies en roman" et il est connu pour être un mystificateur littéraire. Une des raisons pour tomber amoureux d’une actrice et franchir les portes des studios ?
Il veut faire de sa vie un roman. Il joue les m’as-tu-vus et s’habille comme un personnage de roman. Il se marie comme dans un roman. Mais il a deviné, avec Roland Barthes et Edgar Morin, que les nouvelles gloires des sixties ne sont plus les écrivains. Le cinéma fabrique les nouvelles vedettes.

9 – Les débuts cinématographiques ont été laborieux pour Jean Seberg, tourner "Bonjour tristesse" était prémonitoire ?
J’adore ce film, même s’il a un peu vieilli. Aucun autre cinéaste n’a aussi bien suggéré l’érotisme d’une coupe de cheveux que Preminger dans cette adaptation du roman de Sagan. J’ai tenté de construire mon livre ( qui démarre par un tango) en copiant le film, qui s’ouvre sur un slow - les doigts fins de Jean Seberg sur une épaule d’homme, avant le flash back… en couleur, et non en noir et blanc, comme les premières images du film (un procédé qui a marqué une révolution dans l’histoire du cinéma, et a été copié par Lellouch dans Un homme et une femme). Le bonheur passé en technicolor, le présent en noir et blanc.

10 –  A côté du couple, il y a leurs autres unions dont François Moreuil pour Jean et Lesley Blanch pour Romain. Vous dressez un sacré portrait de l’écrivaine et éditrice, tant, que l’on a envie de se replonger dans son univers. Elle vous éblouie aussi ?
J’ai découvert les livres de Lesley Blanch, que, j’avoue, je ne connaissais pas et n’avais pas lue. Il y a un souffle d’aventurière chez cette journaliste anglaise, si excentrique, qui aimait tant Gary, son mari, qu’elle expliquait qu’elle préférait se retrouver veuve que divorcée de lui. Elle a beaucoup fait pour Gary l’écrivain. Je crois que les Editions de la Table ronde ont entamé la traduction en français de "The wilder shores of Love", son livre autobiographique paru en 1954, c’est une bonne idée.

11 – "Mariage en douce", une histoire vraie aux allures de fiction. Après l’enquête et l’écriture, l’adaptation à l’écran de votre récit sur ce couple mythique et subjuguant, vous tenterait ou pas du tout ?
La Corse, île tragique, a toujours été un beau décor de cinéma. On verra…


 
Mariage en douce, Gary & Seberg – Ariane Chemin – Editions Equateurs – Mai 2016
 
 







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