Souvenirs d'un médecin d'autrefois

lundi 28 mars 2022

 

Une noisette, un livre
 
Les accords silencieux
Marie-Diane Meissirel

 


Comment écrire un concerto livresque ? Choisir la plus grande partition – celle du monde –   faire évoluer les personnages sur des notes blanches et noires, opter pour les trois mouvements traditionnels en commençant par le vif du sujet sans omettre ensuite un andante pour donner le thème majeur et faire battre crescendo l’intérêt du lecteur/auditeur, jouer sur la virtuosité des mots sans exagérer sur la corde sensible, ne jamais faire crier l’encre et lui offrir un bon tempo, laisser son âme vagabonder dans les cœurs. Vous aurez un roman magnifiquement accordé, parfaitement achevé pour devenir intemporel. Marie-Diane Meissirel a réussi cette gageure en mettent en scène deux femmes que tout oppose – nationalité, âge, statut – mais qui vont se réunir par la musique et découvrir que leur histoire a quelque chose en commun à l’image de deux papillons incrustés sur un Stenway devenant symbole de résistance lorsque les humains abandonnent la sagesse pour s’engouffrer dans le pandémonium des guerres et des dictatures. De l’Europe des années 40 jusqu’à la Chine maoïste en passant par les Etats-Unis et Hong-Kong, « Les accords silencieux » sont une sublime symphonie en l’honneur des arts et pour chanter la paix.

Tillie a perpétué la tradition familiale en travaillant chez Steinway et auprès des plus grands instrumentistes du XX° siècle. L’Américaine n’a guère été épargnée par la vie en perdant, entre autres, à la fin de la deuxième guerre mondiale son unique frère. Elle partira vers d’autre horizons, à Hong-Kong, avec toujours cet amour inconditionnel de la musique. A l’hiver de sa vie, elle fait la connaissance d’une jeune étudiante chinoise, Xià, qui a pris la liberté de jouer, sur le piano de l’appartement de la vieille dame, l’Adagio du Concerto italien de Bach. Tillie est profondément émue car la jeune femme l’a interprété exactement comme le faisait son père. Comment est-ce possible ? C’est le début d’une symphonie humaine où se mêlent malheurs et joies avec cet incroyable art qui a le pouvoir de relier le fil des âmes.

Si le piano est sans aucun doute l’élément qui relie tous les protagonistes de ce roman en forme d’adagio, c’est aussi une fiction en hymne à la paix et au pouvoir des arts qui procure force et courage aux survivants des guerres et révolutions pour continuer à avancer sur le largo l’existence.

A lire pianissimo pour nouer une symbiose avec les personnages et inonder son esprit par la puissance d’une partition de Beethoven, de Bach et une opportunité pour retrouver  les voix qui ont fait avancer la société comme celle de Maria Anderson, première artiste afro-américaine à fouler la scène du Metropolitan.

Autre figure évoquée et éternellement emblématique, celle de Pablo Casals :

« J’étais bouleversé à la pensée de mon pays meurtri mais aussi touché par l’espoir éveillé par la musique. Je suis rentré chez moi et j’ai écouté le disque de Pablo Casals que vous m’avez offert. Les suites de Bach résonnaient de vos souvenirs et de vos réflexions : votre frère Joseph, sa rencontre avec le maître espagnol, son intuition spirituelle à Leipzig, votre récent coup de cœur pour ce jeune violoncelliste d’origine chinoise Yo-Yo Ma, le message de paix délivré par Casals devant l’Assemblée des Nations Unies, votre conviction si profonde que la musique a une résonnance universelle, qu’elle offre un espace de dialogue avec soi-même et avec les autres, qu’elle crée un lien entre la terre et le ciel, votre désir viscéral d’œuvrer pour l’harmonie du monde… Tout cela prenait du sens. »

Hasard des événements, l’évocation de cet illustre instrumentiste prend tout un sens : en 1958, avec Albert Schweitzer, il lance un appel aux gouvernements russes et nord-américains contre la prolifération des armes et des essais nucléaires. Ses discours pacifistes sont innombrables mais puisse cette phrase être encore diffusée sur tous les toits du monde « Les nations les plus puissantes ont le devoir et la responsabilité de préserver la paix ».

Tillie et Xià, à leur manière, sont également des messagères de paix transformant les touches de piano en ailes de la liberté  Ƹ̴Ӂ̴Ʒ ƸӜƷ 

Les accords silencieux – Marie-Diane Meissirel – Editions Les Escales – Janvier 2022



mercredi 23 mars 2022

 

Une noisette, un livre
 
Les Panthères Grises - Amour et vieilles dentelles
Williams Crépin

 


Elles s’appellent Alice, Maria, Nadia et Thérèse. Elles sont largement septuagénaires et désirent prendre pleine part à la vie en s’étant inscrites à un cours de théâtre dans leur banlieue parisienne. Ces fringantes panthères ont un sacré caractère et les coups de griffe entre elles ne sont pas rares. Mais elles savent faire socle – aussi bien dans les bonnes actions que dans leurs quelques égarements de médisance. Mais point d’arsenic au milieu de ces vieilles dentelles. Quant à Maria et Alice, elles ne perdent pas espoir de retrouver l’amour.

Un événement inattendu va propulser le quatuor sur le devant de la scène. Une dame de leur âge s’est fait assassiner et, pour les besoins de l’enquête, on fait appel à leur théâtre amateur pour jouer la victime lors de la reconstitution avec le juge et tous les protagonistes dont le tueur présumé, un certain Mirko. L’heure de gloire arrive pour Alice qui devra enfiler le rôle de la trépassée. Sauf que rien ne se déroule comme prévu et que les mamies ont plus d’un tour dans leur sac pour se transformer en panthères enquêtrices. Rugissements à prévoir lorsque qu’un sémillant retraité se présente pour passer une audition pour le futur Roméo de la troupe théâtrale…

Même si nos braves mamies ne sont pas flingueuses comme les célèbres « Menteuses » de Charles Exbrayat, elles n’en demeurent pas moins pétillantes, rusées et énergiques pour retrouver le vrai coupable. Un ton léger avec moult piques humoristiques pour donner un sacré panache à ces copines à la langue bien pendue et franches du collier. Une enquête où l’on s’amuse bien  pour ce premier tome finement réussi. On attend les autres avec toutefois un poil plus compliqué pour dénicher le meurtrier.

Amour et vieilles dentelles – Williams Crépin – Éditions Albin Michel – Mars 2002

mardi 22 mars 2022

 

Une noisette, un livre
 
Gandhi Blues
Silvia Callanquini-Forrest

 


L’ethno-photographe Silvia Callanquini-Forrest offre un nouvel essai littéraire pour expliquer la pratique du jeûne, jeûne qui a multiples origines puisées très souvent dans la spiritualité. Mais pas que puisque justement Gandhi l’a non seulement pratiqué pour se libérer des contraintes du corps mais pour en faire également une arme politique, une pression que d’aucuns se souviennent lors des affrontements sanglants entre hindous et musulmans.

Ce livre a les vertus d’un guide qui permet de vous orienter tout en vous laissant libre dans vos déambulations. Et c’est la principale vertu de cet ouvrage qui explique mais sans aucun prosélytisme. À chaque chapitre, l’autrice laisse le soin de questionner le pour et le contre, de mener des interviews aussi bien avec les adeptes qu’avec les réfractaires, de poser les limites du jeûne et d’offrir une belle vitrine sur nos comportements alimentaires.

Pour agrémenter le tout, des citations (celle d’Antonin Arthaud est particulièrement percutante) et un historique de la pratique tout en analysant également la tragédie de la faim dans le monde et les problèmes médicaux comme l’anorexie et, inversement, la boulimie.

Ce riche document ne m’a pas incité à pratiquer le jeûne – pouvoir manger est un luxe et s’en priver serait une ineptie, « jeûner » par force quand on est malade est déjà suffisant – mais peut-être que certains d'entre vous y trouveront une occasion de franchir le pas. En tout cas, que vous soyez pour, contre ou indifférent, je ne peux que conseiller cette lecture qui est très agréable. Une belle nourriture apportée au cerveau et c’est déjà beaucoup.

Gandhi Blues – Silvia Callanquini-Forrest – Editions PhotoSensible – Décembre 2021

📢 Non disponible en librairie, c'est à l'éditeur qu'il faut directement le commander avec l'adresse mail : editionsphotosensible@gmail 

dimanche 13 mars 2022

 

Une noisette, un livre
 
La Vierge à combustion et le Baryton perché
Sophie Charpentier

 


Mais que ce roman est drôôôôle et comme l’opéra (bouffe) fait partie des éléments, votre serviteur aurait presque envie de le renommer « oh che muso, che figura » !

Mise en scène : un immeuble parisien face à Notre-Dame, une rue à traverser et un café.

Costumes : aucune précision s’ils sont de Donald Cardwell

Personnages : Deux résidents, Zimmerman et Meunier ; un baryton qui s’apparente à une version de Florence Foster Jenkins au féminin ; une vierge en cire qui fond en larmes, un ascenseur et des boîtes à lettres. Ah, j’allais oublier peut-être le plus important  : un manuscrit.

Bande son : Mozart, Haendel, Leoncavallo, Rossini…

Résumé : Zimmerman (3° étage) et Meunier (5° étage) se voient peu et échangent encore moins. Mais quand ils assistent à l’incendie de la cathédrale de Paris quelque chose les rapproche. Tous les deux sont des passionnés d’art et Meunier est persuadé d’être l’artiste du siècle. Il s’engage dans une œuvre photographique mais devient perturbé lorsqu’on lui dépose régulièrement le feuilleton d’un manuscrit anonyme particulièrement énigmatique. Surtout qu’auparavant un chanteur lyrique capable de déclencher le plus grand déluge de toute l’humanité s’est installé au 4°.

Genre : aucunement mauvais, peut s’orienter comme un thriller loufoque sans cadavre mais aux moult énigmes.

Plume virtuose pour huis clos citadin qui compose l’âme humaine et ses relations parfois cabalistiques. Avec un invité surprise qui aurait toute sa place chez le prince Orlofsky, l’humour. Sophie Charpentier s’amuse, pianote sur toutes les finesses de la langue française (expressions d’antan, page d’anthologie sur l’accord du participe passé à la forme pronominale, musicalité des redondances…) quitte à se demander si le lecteur ne devient pas souris quand on découvre tout chat, pardon tout ça. Le final est grandiose dans toute la simplicité de cette histoire qui est également un chant sur les affres et les ivresses de la création artistique.

« Le généreux inconnu laissait planer le mystère. Personne n’avait eu l’heur de voir son visage, à croire que son emménagement s’était fait secrètement, de nuit, que le piano tourmenté avait été introduit par les conduits de cheminée et que la voix de son maître, seul élément tangible, se nourrissait de l’air du temps, au point de n’avoir aucun besoin de ravitaillement ni de contact extérieur ».

« Une toile vierge, où est le problème ? C’est très beau une toile vierge, l’immaculé avant la conception ».

La Vierge à combustion et le Baryton perché – Sophie Charpentier – Éditions Les Pérégrines – Février 2022


  (Court extrait lu par la doublure humaine de l'écureuil)

Livre reçu et lu dans le cadre du Prix Orange du Livre 2022 de Lecteurs.com

 

 

 

 

 

 

mercredi 9 mars 2022

 

Une noisette, un livre
 
Arrière-pays
Daniel Rondeau

 


Votre serviteur agit parfois avec préméditation… Bien que depuis plusieurs mois dans mon panier magique ce n’est pourtant qu’aujourdhui que ma chronique pour « Arrière-pays » est accrochée sur une branche de mon arbre. Parce qu’en cette période électorale, le roman de Daniel Rondeau vaut tous les discours politiques et est, probablement, la meilleure profession de foi sur le marché des candidatures. Dommage que le nouveau locataire du fauteuil 8 de l’Académie française n’est pas songé – en se rasant ou pas – à franchir la grille du coq.

À travers un pays en proie aux inquiétudes et à ses dérives, une journaliste mène une enquête – si on peut employer ce vocable – après qu’un routier polonais ait été envoyé ad patres. Moult personnages peuplent ce récit : un producteur de musique, une caissière, un député de la majorité présidentielle, des Gilets jaunes, une réalisatrice en proie aux injonctions du politiquement correct, une chanteuse iranienne, un médecin de campagne qui fait figure du dernier des Mohicans… Destins croisés pour un entrecroisement dans cette France pluriculturelle et celle d’une Europe qui l’est tout autant. Une histoire à la française dans l’Aube qui peut-être espère encore un peu.

Désertification des campagnes, appauvrissement des régions éloignées de la capitale, jacobinisme ambiant, souffrance paysanne et ouvrière, quête d’identité, écologie aux aboies, réseaux sociaux belliqueux… que de thèmes abordés dans cette galerie, certes romancée mais terriblement réaliste. Daniel Rondeau a su habilement éviter un ton trop académique pour ce road-trip sociétal et sa plume a préféré un style rock’n’roll plus adapté à la situation des uns et des autres.

Un arrière-pays pour une avant-garde.

Arrière-pays – Daniel Rondeau – Editions Grasset – Septembre 2021

mercredi 2 mars 2022

 

Une noisette, un livre
 
La librairie des rêves ensevelis
Madeline Martin

 




Grace Bennet quitte sa campagne anglaise pour s’installer dans la capitale chez la meilleure amie de feu sa mère. Accompagnée de Viv, la copine de toujours qui elle aussi fuit son milieu, elles arrivent à Londres le cœur plein d’espoir et des rêves plein la tête. Viv, avec une lettre de recommandation inventée – on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même – trouve un emploi chez Harrods, Grace, elle, se lamente de se retrouver dans une petite librairie poussiéreuse appartenant au grognon Mr Evans. Tout va basculer rapidement car nous sommes en août 1939.

Sous le feu des bombes la jeune femme et le vieil homme vont progressivement nouer des liens surtout que Grace est devenue une passionnée de littérature grâce au « Comte de Monte-Cristo », un précieux livre offert par George, son soupirant, et qu’elle lira même à voix haute lors des longs moments dans les refuges souterrains. La librairie va tenir bon et offrir une bouée de sauvetage pour permettre aux habitants de continuer à espérer la fin du cauchemar.

Un roman délicieux autour du pouvoir de la littérature et du rôle indispensable des libraires. Madeleine Martin hisse une histoire touchante en ne négligeant aucunement la vérité historique : le pandémonium des bombardements de Londres, le Blitz, neuf mois d’attaque intense qui n’ont jamais atteint le moral des britanniques malgré les millions d’habitations détruites et les 43000 morts à déplorer. Si, par exemple, des canalisations de gaz étaient touchées, trois semaines plus tard le service était rétabli.

Ce récit avec moult détails mais jamais d’esprit morbide, montre toute l’horreur d’une guerre, toute son injustice, toute son infamie, mais quand un peuple est solidaire et stoïque la capacité à vaincre le mal est prodigieuse. Et que la littérature peut porter secours, bien plus que d’aucuns pourraient le penser. Le livre, la source d’une chaîne de résistance et de liberté. D’amour aussi.

La librairie des rêves ensevelis – Madeline Martin – Traduction : Elisabeth Luc - Editions Charleston – Février 2022

jeudi 24 février 2022

 

Une noisette, un livre
 
Les ailes collées
Sophie de Baere

 


Mai 2003. Tout semble aller pour le mieux dans le plus beau des mondes. Ana et Paul se marient. Une cérémonie simple où chacun est enchanté de cette union avec les nouveaux mariés qui attendent très prochainement le plus heureux des événements. Au milieu des félicitations et des bulles qui pétillent, Paul a une surprise : sa femme a invité deux anciens camarades d’école dont Joseph. Un choc émotionnel.

Immense choc qui fait replonger Paul des années en arrière, en 1983 à l’âge de ses quatorze ans. Ces années au collège sont assez difficiles, peu de camarades, la plupart se moquent de lui parce qu’il est bègue, et, il ne peut trouver de sérénité chez lui entre une mère alcoolique amoureuse d’un mari volage, le père de Paul qui ne sait jamais dire qu’il aime ses enfants, surtout Paul l’enfant considéré comme un accident un soir de fête. Seule sa petite sœur Cécile lui apporte un peu de réconfort en prenant soin d’elle. Jusqu’au jour où il croise près de chez lui en Normandie, en bord de plage, un garçon de son âge au physique incandescent et à l’allure hors du temps. L’un et l’autre aiment la danse, la musique, savent écouter le silence et accrocher la même sensibilité dans leurs veines. Mais l’odieux monstre rampant de l’homophobie va secouer tous ses piques dans l’enfer du harcèlement scolaire. Insultes, humiliations, coups…jusqu’au jour où Joseph s’enfuit pour éviter le pire. Avec le cœur en morceaux.

Les ailes collées. Collées par la haine, par l’intolérance, par la bassesse humaine pour empêcher aux corps de se déployer dans une totale liberté et pour enfermer les âmes dans les tréfonds des rêves ensevelis. Sophie de Baere signe un nouveau roman absolument bouleversant et qui décrit toute la souffrance qu’endure les êtres qui ne peuvent s’aimer parce qu’ils sont jugés différents alors que l’amour ne répond à aucune loi, il est « enfant de bohème » et ce sont ceux qui l’empêchent qui devraient prendre garde à eux.

L’autrice  avait déjà révélé ses talents non seulement d’écrivaine mais également d’observatrice des âmes. Là, elle atteint des sommets en décrivant par une écriture simple et délicate tout le parcours psychique des victimes ; ces enfants, ces adolescents, ces adultes qui ne rentrent pas dans les cases ou qui sont jugés – sur on ne sait quel critère – différents.

Le harcèlement scolaire ne date pas d’aujourd’hui – j’en sais hélas quelque chose – et il n’a pas été pris en compte dès ses premiers soubresauts. Que c’est par les racines qu’il faut éliminer le mal - pour tout harcèlement-  et non par quelques pansements pour occulter la plaie. Parce que les blessures d’un harcèlement, les coups – physiques et mentaux – durent toute une vie. Merci Sophie de Baere pour ce livre choc écrit avec un immense cœur et puisse votre roman devenir un messager contre la persécution et toute forme de haine.

« La jeunesse peut-être une guerre silencieuse, un champ de bataille où des enfants d’à peine quinze ans sont capables de tuer à bout portant leurs camarades. Et cela, sous les yeux des adultes qui sont censés les protéger ».

« On dit que le temps qui passe ôte le granuleux et le tranchant, qu’il taille et polit. On dit que chaque année, chaque mois, chaque seconde se mue en un rabot magnifique. Pourtant, encore aujourd’hui, Paul porte son enfance comme une blessure sous la carcasse ».

« La danse est une réconciliation des sens et des âmes ».

Les ailes collées – Sophie de Baere – Editions JC Lattès – Février 2022

mardi 22 février 2022

 

Une noisette, un livre
 
La Vestale de Venise
Robert de Laroche
 


Le titre est déjà une invitation au mystère avec cet oxymore ; dans cette Venise décadente du XVIII° siècle la chasteté a été rangée au rayon des accessoires mais des voix féminines commencent à s’élever contre la domination masculine. Certains ou certaines vont profiter de ce souffle invisible de révolte pour commettre une série d’assassinats spectaculaires avec une mise en scène digne de la Sérénissime.

Le temps du carnaval est arrivé. Bals et spectacles de rues, vol de l’ange, nobles dames, nobles messieurs, nicolotti et castellani, bohémiens, acrobates… tous défilent ou assistent à cette célébration remontant au Moyen Âge, vers le X° siècle. Ensorcellement et folie, jouissance et volupté, tout se colore joyeusement pour effacer les ombres de la misère et de l’autoritarisme de la République vénitienne incarnée par le doge et la dogesse.

Dans la foule ou dans le silence d’une nuit déserte, un inquisiteur trépasse, puis un deuxième. Puis un autre membre du gouvernement. L’auteur des crimes est presque un prestidigitateur, un être mi-femme, mi-homme aux allures d’un funambule. Seul point commun à tous ces meurtres, une rose blanche déposée près du corps de la victime. Symbolique. Énigmatique. Pas pour le gentilhomme Flavio Foscarini qui rapidement songe à la célèbre peintre Rosalba Carriera. Mais de là à ce qu’elle soit la justicière, il y a plus d’un pont des soupirs de distance…

Une enquête prenante sous les feux de Venise avec le beau Flavio comme détective, aidée par son épouse Assin – originaire de Sorie – et son ami Gasparo. Les personnages de fiction se faufilent avec ceux ayant réellement existé au son du carnaval et d’une révolte silencieuse. Celle de femmes – et quelques hommes – contre la luxure et un étouffant virilisme. Toute bonne intrigue doit être présentée avec les honneurs ; la plume de Robert de Laroche remplit tant sa fonction qu’on peut facilement s’imaginer au milieu de la foule ou près de la cheminée du salon des Foscarini avec Francesco et Mafalda  ronronnant sous les caresses.

A lire, avec ou sans masque !

La Vestale de Venise – Robert de Laroche – Editions Folio Policier – Février 2022

 

 

dimanche 20 février 2022

 

Une noisette, une interview
Jean-Marie Quéméner
 
« La guerre est un détergent de caractère. Ce qui reste, taches et brillances, c’est la nature crue de l’âme humaine »

 
Grand reporter et correspondant de guerre pendant des nombreuses années, Jean-Marie Quéméner a fini par laisser choir le stylo pour ne laisser place qu’à une plume toute aussi percutante mais en plus romanesque. Son dernier opus, en librairie depuis le 13 janvier, est une histoire incroyable entre deux hommes – le tirailleur sénégalais Charles Ntchoréré et un officier allemand –  que tout oppose en juin 1940 sur le sol picard. Sauf, quelque chose qui aurait pu faire changer le cours de l’histoire : ils vont échanger tour à tour sur la guerre, l’honneur, la vie, la mort.

 



Sombre éclat. Le titre annonce déjà la couleur. Pourquoi cet oxymore ? Parce que l’Histoire en est un ?
J’ai choisi ce titre parce qu’il est venu naturellement à l’écriture pour décrire un éclat de soleil sur les bottes d’un SS, qu’il m’a parut évident que je tenais là une métaphore, et de la guerre et de mon roman.
 
Deux protagonistes. L’un a existé, l’autre pas, tout au moins pas de la façon dont vous décrivez cet officier prussien. Comment avez-vous élaboré cette rencontre ? Sur quels faits analogues ?
Je n’ai pensé à aucun fait analogue. Je voulais la rencontre entre deux êtres humains au delà de leurs différences, au delà de leurs idées reçues ou de principe. Je me suis contenté d’initier le dialogue. L’humanité a fait le reste. En fait, j’ai imposé à mes personnages la pire des situations et je leur ai demandé de se parler. Ils ont eu la gentillesse de le faire …
 
On connait l’issue tragique de votre roman. Pourtant, par le fil conducteur et ce dialogue intense au cœur des ténèbres, la vie semble gagner sur la mort. Les mots et l’écoute sont-ils les meilleures armes de paix pour lutter contre les armes létales ?
Les mots sont bien évidemment à double tranchant, pas l’écoute. Écouter l’autre, c’est déjà partager, dérouler les premières fibres de l’empathie peut-être, de la compréhension mutuelle certainement. Rien ne saura jamais lutter efficacement contre le désir de mort ou d’exclusion de certains. Les hommes sont ainsi. Ils sont aussi capables de se révéler par les mots. Créez une intimité avec quelqu’un et vous lui ferez baisser son arme … parfois, hélas, pas toujours.
 
Vers la fin du roman, apparait un officier SS. L’officier prussien est incorporé dans la Wehrmacht. Par de fines descriptions, vous pointez les différences qui existaient entre ces deux corps d’armée, une régulière et l’autre créée par les forces nazies. Avez-vous aussi entendu qu’un soldat SS avait régulièrement l’ascendant sur un officier de la Wehrmacht ?
Le corps d’armée créé spécialement par Hitler a pris l’ascendant politique très vite. C’est une constante (politique totalitaire sur militaire) de ces années de cauchemar et plus tard de l’armée soviétique.
Le politique doit contrôler le militaire et il vaut mieux pour tout le monde que ledit politique soit républicain et démocratique si je pense à la France notamment…
 
Est-ce dans les moments les plus sombres comme ceux des conflits, que paradoxalement certaines valeurs humaines surgissent ?
C’est enfoncer une porte ouverte que de dire que les crises, dont la guerre, révèle les héros et les salauds, les courages et les lâchetés. Mais elles les révèlent parfois chez le même homme, tour à tour bienveillant ou malfaisant, brave ou couard … La guerre est un détergent de caractère. Ce qui reste, taches et brillances, c’est la nature crue de l’âme humaine. 
 
Figure oubliée et que vous remettez en lumière, que sait-on de Charles Ntchorere ?
Ce que j’en écris en préambule et que je décris dans le livre. Si j’en avais le pouvoir, je ferais entrer cet homme au Panthéon. J’aurais aimé vraiment le connaître et je n’ai pu lui rendre que ce petit hommage. Quelques mots et lignes. Il mérite la reconnaissance de la patrie surtout par les temps qui courent. Il pourrait certainement en apprendre beaucoup aux actuels patriotes rances repliés sur une France fantasmée comblant leurs névroses intimes et leurs complexes d’infériorité. Un Ntchorere leur ferait du bien !
 
Avez-vous rencontré des anciens tirailleurs sénégalais et si oui, quels étaient leurs sentiments envers la France, envers l’armée française, envers les Français ?
Je n’ai pas eu la chance d’en rencontrer mais si cela avait été le cas, je me serais incliné bien bas. Et j’aurais écouté …
 
Combien de temps vous a-t-il fallu – recherches et écriture – pour faire naître « Sombre éclat » ?
Assez peu de temps. Je réunis ma documentation et j’écris. Vite. Pour ne pas perdre le fil. Je suis un mono maniaque de l’écriture. Je peux passer 14 heures devant mon ordinateur à écrire quand je suis décidé, chacun ses névroses…
 
Faites- vous partie de ces écrivains qui estiment que leur livre ne leur appartient plus du moment où il se retrouve dans les rayons des librairies ?
Une histoire n’appartient plus au conteur une fois racontée. Elle doit voyager et se transmettre. Vieille certitude de conteur breton… À partir du moment où j’envoie mon manuscrit à mon éditeur, j’estime qu’elle ne m’appartient déjà plus tout à fait et cela suffit à mon bonheur.
 
Parmi les autres écrivains journalistes qui résonnent en vous lisant, Patrice Franceschi arrive en tête. Justement, il semble que l’une de vos recommandation est « S’il n’en reste qu’une ». Avez-vous eu l’occasion de travailler ensemble ?
Non, je n’ai pas eu cet honneur. Je l’ai rencontré. Nous nous sommes bien entendus… bien entendu ! Patrice est un homme de convictions et d’aventures. Le genre de type avec lequel je partirais  bien en bateau pour une belle virée … ou au bar, pour le même résultat !
 
En parallèle de « Sombre éclat » sort au format poche « Le vent des soupirs » troisième opus de cette aventure des mers au XVIII° siècle. Pouvez-vous nous parler brièvement de cette trilogie ? Et de son héros Yann Kervadec.
C’est mon bébé cette trilogie ! J’y mets tout ce que je suis, tout ce que j’aurai pu ou voulu être, tous ceux qui m’ont marqué et comme je trouve ça prétentieux, je m’invente un personnage du XVIII° et je ne suis pas le héros principal… lui, il a grandi sans moi. Et j’aime beaucoup ce qu’il est devenu.
Si vous aimez la liberté et ce qu’elle implique de joies et de peines, de sacrifices, vous aimerez. Précisons que je ne suis pas si loin du thème de Sombre Éclat. Mais il faut la lire pour comprendre…
 
La mer, l’océan font partie de vos sources de création ?
Il faudrait avoir la sensibilité d’un bulot pour ne rien ressentir face à l’océan. C’est le miroir exponentiel de nos sentiments…et ma source de jouvence. Mon confident aussi, lui et le vent.
 
Écrire, lire sont des voyages sédentaires ?
J’ai toujours été nomade. Et j’ai toujours écrit. J’essaie seulement d’apprendre en marchant.
 
Et pour vous connaître davantage
 
Le livre que vous auriez aimé écrire
Les croisades vues par les Arabes d’Amin Maalouf
Un objet fétiche
Mon couteau 
Un personnage de roman avec lequel vous aimeriez partir pour un périple en mer
Ulysse, pour voir à quel point il a été malchanceux ou mauvais pour mettre autant de temps avant de trouver son chemin
Écriture en silence ou en musique
En musique. Selon les scènes et leur tessiture, ça peut aller de Goldman à Aerosmith… Grosse dominante de Bowie pour être précis.
Le fait qui vous a le plus marqué lors de vos divers reportages sur le terrain
Tous ceux qui m’ont déchiré. Il y en beaucoup. Je dois avoir le cœur en patchwork avec des coutures plus ou moins visibles.

 ð Sombre éclat – Editions Plon – Janvier 2022 – Chronique à lire ICI
 ð Le vent des soupirs – Editions Pocket – Janvier 2022

samedi 19 février 2022

 

Une noisette, un livre
 
Les secrets d’Hergé dessinateur
Bruno Cassiers
 


Amis de la BD et tintinophiles, en librairie toute ! Sortie ce mois-ci d’un nouvel opus dans la collection « Zoom sur Hergé » avec comme guide Bruno Cassiers qui nous révèle les secrets de fabrique des albums du célèbre dessinateur belge. De quoi séduire également les passionnés de bandes dessinées et de ses techniques d’art séquentiel.

Un peu sceptique en ouvrant les premières pages mais rapidement j’ai parcouru le livre comme si je visitais un musée où l’on m’expliquait pièce par pièce les procédés de fabrication d’une bande dessinée qui permettent de créer un mouvement malgré le statisme des images.

Du « Temple du soleil » au « 7 boules de cristal » en passant par « L’étoile mystérieuse » ou encore « Le crabe aux pinces d’or », on apprend, par exemple, comment l’abondance des détails des mouvements vont permettre de donner de la profondeur à la lecture et attirer l’attention. Les dessins eux-mêmes ne sont pas représentés mais leurs structures sont amplement analysées.

Bruno Cassiers, formé aux Studios Hergé et ayant participé au dernier album de Tintin, nous fait comprendre comment Georges Rémi a su progressivement composer ses images, lui qui au départ n’était pas un dessinateur hors-norme. Mais le travail et la magie de Tintin ont hissé Hergé au sommet du neuvième art.

Les secrets d’Hergé dessinateur ou l’art de composer les images – Bruno Cassiers – Editions Sepia – Février 2022

 

 

mercredi 16 février 2022

 

Une noisette, un livre
 
Les lieux qu’habitent mes rêves
Felwine Sarr
 


 

Fodé et Bouhel sont jumeaux et chacun est presque une partie de l’autre. L’un est resté au pays sérère – Fodé – l’autre est parti étudier en France – Bouhel. Fodé est celui qui a été désigné pour reprendre la charge spirituelle sur le Ndut, il en sera le souffle. Le destin de Bouhel sera plus mouvementé, il rencontre une Polonaise, Ulga, qui le conduira jusqu’en Poméranie et, hélas, à la prison du quartier Mokotov à Varsovie. Certains lieux seront des rêves habités et permettront une renaissance lorsque les ténèbres sembleront gagner.

Comment résumer un roman qui ne peut l’être dû à son pouvoir d’entrer presque en communion avec l’auteur par cette ode à la fraternité. Quand tant d’écrits relatent les failles familiales, les jalousies d’une fratrie, les violences, là cet ouvrage renoue avec les racines et le pouvoir de transmission. Une solidité qui permet aux deux frères éloignés physiquement d’être néanmoins proches par la pensée et la solidarité.

Beaucoup de métaphores notamment par les univers géographiques, l’Afrique (Sénégal) et l’autre Europe (Pologne) face à l’Europe (France), deux dominés face au dominant où se retrouvent Ulga et Bouhel par leur étrangéité et une approche lumineuse sur la force de l’invisible et le pouvoir des mots. Malgré les accidents du destin, ce refus de s’enfoncer dans la noirceur et de trouver une foi pour le chemin de l’apaisement. Même si seules les religions sérères et chrétiennes sont abordées, le soufisme semble être constamment en transparence.

Autre valeur primordiale celle de la puissance des femmes, par la mère, l’épouse, la compagne. Toutes tentent de réconcilier, d’éloigner les tensions, de combler les failles. Vous l’aurez compris, ce livre est exquis et un hymne à la recherche de la sérénité pour qui sait écouter le silence et parler aux bruits du monde.

« Après avoir longtemps erré, j’avais décidé de prendre le seul chemin qui ne menait pas à une impasse, celui où le cœur profond disait d’aller ».

« Pour chaque être humain, les conditions initiales sont ce qu’elles sont, à lui de les  transformer en calme jardin ou en buisson épineux, pour peu que les vents l’y aident ».

« Il faut réapprendre à écouter le monde, les astres, les montagnes, les mers, la nuit, la rue. Écouter tout ce qui ne parle pas, mais pourtant signifie ».

Les lieux qu’habitent mes rêves – Felwine Sarr – L’Arpenteur (Gallimard) – Février 2022

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