Souvenirs d'un médecin d'autrefois

mardi 13 février 2024

 

Une noisette, un livre

La maîtresse italienne

Jean-Marie Rouart

 


« On commet moins d’erreurs en ne décidant rien »

 

Suite à son abdication en avril 1814, Napoléon reçoit – par le traité de Fontainebleau – la souveraineté de l’île d’Elbe, entre Corse et côtes toscanes. Il y débarque le mois suivant avec une population qui l’acclame et une petite cour dont fera partie sa mère et sa sœur Pauline. Marie-Louise n’y viendra jamais. Napoléon prend ses quartiers sous la surveillance du jeune colonel Neil Campbell pour empêcher toute évasion…

Pendant ce temps-là, Louis XVIII aménage aux Tuileries, et, en septembre c’est le début du célèbre congrès de Vienne entre gens de soi-disant bonne compagnie. Là, entre autres, le prince de Bénévent rumine comme à son habitude entre deux œillades à sa nièce Dorothée…

Espionnage de part et d’autre, intrigues, chacun ourdit un complot dans le secret des dieux et entre les bras de diverses femmes dont la comtesse Miniaci résidant en Toscane. Elle fait perdre la tête au jeune Campbell pendant que Napoléon agite ses pions pour son retour à Paris.

La suite tout le monde la connaît. Mais pas forcément racontée façon Jean-Marie Rouart qui prend un délicieux plaisir à peindre chaque personnage avec une verve explosive et moult sous-entendus.

« La carrière de ce Jaucourt est des plus plaisantes, c’est lui aussi un virtuose de l’équilibrisme politique, un maestro du retournement de veste : il est passé successivement, apparemment, sans états d’âme, de la protection de la famille de Condé à la Révolution, du Tribunat et des faveurs de l’Empereur, qui l’a fait comte, à un ralliement immédiat à Louis XVIII ; accessoirement, pour complaire à son nouveau maître, il a poussé le zèle jusqu’à faire mettre sous séquestre les biens de la famille impériale. Bien sûr, il se ralliera à la monarchie de Juillet : sénateur, il votera pour Louis Napoléon, et applaudira au coup d’État du 2 décembre. C’est ce qu’on appelle un homme de conviction qui a de la suite dans les idées ».

La maîtresse italienne – Jean-Marie Rouart – Éditions Gallimard – Janvier 2023

lundi 12 février 2024

 

Noisette de réconciliation

De ruines et de gloire

Akli Tadjer

 


Certaines sagas s’essoufflent : l’intérêt décroît, l’émotion perd de sa superbe. Avec ce troisième opus sur le destin d’Adam, Akli Tadjer termine superbement cette histoire commencée en 2021 avec D’amour et de Guerre. Souvenez-vous de ce garçon qui part dans les montagnes algériennes avec sa bien-aimée pour fuir la deuxième guerre mondiale, il a trop en mémoire l’image de son père revenu cassé des tranchées et sans reconnaissance aucune de la France. Puis, vint le deuxième tome : D’audace et de liberté. Adam s’est émancipé, est resté en France après avoir survécu à la guerre mais a soif de liberté. Il rêve de retourner en Algérie avec la personne la plus chère en son cœur : Adam, son fils né de sa liaison secrète avec Zina. Si Zina a disparu, il a été nommé pour s’occuper officiellement du fruit de ses amours inoubliables.

Les années ont passé, nous sommes en mars 1962, à Alger. Les accords d’Évian sont imminents mais le pays est déchiré entre l’OAS et le FLN avec des attentats quotidiens. Les colons veulent garder leur identité française en Algérie pendant que la métropole s’éloigne de son nationalisme et que le peuple algérien veut retrouver son identité et sa liberté. Adam fils est un jeune et brillant avocat vivant avec son père adoré et qui souhaite se mettre au service de l’Algérie libre. Eux deux espèrent tant avec cette indépendance qui se profile. Un dilemme va le mettre dans une position délicate : le cabinet où il travaille lui confie la défense de l’ennemie : une jeune activiste en faveur de l’Algérie française.

Le pilier central du roman est là : le cas de conscience du fils Adam à l’aube de l’indépendance algérienne. Un pays fracturé par des décennies de colonialisme autoritaire ; deux peuples qui se déchirent entre haine et mépris. Pourtant, le jeune Adam – comme son père – refuse la loi du Talion, son seul désir est de retrouver une Algérie apaisée en faisant rejaillir toutes les sources de sa culture.

Akli Tadjer pétrit encore et toujours son stylo dans un bain d’humanisme avec cet esprit de réconciliation entre les deux rives de la Méditerranée. Si les êtres odieux ne manquent pas, le romancier s’attarde sur ceux qu’il veut mettre en lumière : personnages attachants, parfois ambigus mais toujours solaires. Certains passages sont d’une intensité si forte qu’il est parfois difficile de retenir ses larmes ; la base est une fiction mais avec une réalité en transparence.

En ce XXI° siècle, d’autres peuples se déchirent, d’autres guerres ravagent des vies et des rancœurs sont toujours omniprésentes de chaque côté de la Méditerranée. Puissent les romans d’Akli Tadjer traverser les terres, les mers, franchir les montagnes de l’intolérance pour qu’une humanité se retrouve un jour en paix dans le respect de l’autre, des autres.

Plus qu'un roman, une tribune pour une fresque de la paix. Merci Akli Tadjer, merci.

De ruines et de gloire – Akli Tadjer – Éditions Les Escales – Février 2024

 

 

jeudi 8 février 2024

 

Noisette espionne

L’affaire Martin Kowal

Éric Decouty



« En politique, il faut toujours avoir un ennemi que l’on peut charger de tous les maux »

 

11 mai 1976 : assassinat en pleine rue et à la vue de tous de Joaquin Zenteno Anaya, ambassadeur de Bolivie en France depuis octobre 1973. L’affaire n’est jamais réellement élucidée même si l’attentat est revendiqué par un groupe terroriste d’extrême gauche.

Le journaliste Éric Decouty revient sur ce mystère de la V° République sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing où rien n’est limpide quand il s’agit d’affaire d’État et entre états. En créant le personnage – et quelques autres – d’un jeune inspecteur des Renseignements généraux, le lecteur va suivre une enquête particulièrement sombre et qui laisse, évidemment, une sensation de malaise avec l’envie de s’éloigner encore un peu plus de l’univers du militantisme politique face aux mensonges et procédés machiavéliques.

Martin Kowal, bien que jeune, semble un homme sans illusion aucune. Élevé par son père lui aussi flic et passablement d’idéologie d’extrême-droite, il ne ressentira que de la haine lorsque son géniteur disparait sans laisser de traces pour, paraît-il, trahison. Il est mis sur l’affaire et, plus curieux encore, va être en liaison avec la DST. Il retrouve des « connaissances » de son père ce qui amplifie soit la suspicion, soit la confiance. Plutôt candide et l’esprit parfois embrumé par la consommation de produits illicites, le jeune Kowal finit pas douter et se demander si lui aussi n’est pas victime d’une manipulation diabolique.

Un roman absolument captivant, sans temps mort faisant glisser l'atmosphère dans l’une de ses énigmes classées dans les profondeurs de l’Élysée et des services secrets. Retour également sur une période où les dictatures d’Amérique latine faisaient florès avec la bénédiction de puissances étrangères dont la France, et, la mouvance de l’OAS parfois recasée pour des motifs peu avouables.

Une bibliographie très pointue est ajoutée permettant de constater que l’auteur a recherché moult documents pour raconter cette histoire pas très éloignée d’une opération du nom d’un rapace…

 

L’affaire Martin Kowal – Éric Decouty – Éditions Calmann-Lévy – Octobre 2023

mardi 30 janvier 2024

 

Noisette vengeresse

Le ciel en sa fureur

Adeline Fleury

 


 

Lorsqu’il commence à pleuvoir des crapauds sur une petite commune normande, les habitants du lotissement commencent à prendre peur malgré le flegme des gendarmes. La suite des évènements sera beaucoup plus inquiétante et remettra en lumière la disparition brutale, plusieurs années auparavant - d’un enfant-fée d’une ferme voisine.

Deux « étrangères » vont mener l’enquête pour savoir ce qui se passe dans cette série morbide et meurtrière. Toutes deux viennent de la ville : Julia est vétérinaire et tente progressivement de se faire accepter, surtout que les jumeaux blonds du centre équestre ne lui sont pas indifférents, et Stéphane arrive de Paris pour oublier son lourd passé. Elle est maréchal-ferrante et en pince pour Julia. Chacune habite dans des lieux où des fantômes pourraient ressurgir… Au milieu, les fermes, le lotissement – deux mondes que tout sépare – et un autre enfant -fée qui sème la frayeur parce que différent.

Ne pas en dire trop, au lecteur de découvrir ce roman à mi-chemin entre le conte et le thriller. Mais, ce qui est certain c’est que cette lecture ne peut laisser indifférent et met en parallèle une fiction et les dérives d’une société qui juge sans savoir, tend vers la loi du Talion, suit un courant puis tourne casaque… Sujets déjà rencontrés à maintes reprises tout comme la ruralité qui s’étiole, la multiplication des lotissements dortoirs et les lourds secrets de famille. Se taire sur le moment peut provoquer de futures innocentes victimes… Tout l’art est de pouvoir créer encore la surprise, susciter l’intérêt avec des propos pertinents et une écriture adaptée aux personnages. Ce qu’a parfaitement accompli Adeline Fleury. Addictif.  

« Ceux du lotissement savent que la fillette du pavillon numéro 13 est une sale gamine qui terrorise la plupart de leurs gosses, mais personne ne la punit car, après tout, elle occupe leurs enfants et les sort de l’ennui ambiant qui plane sur ceux du lotissement ».

« La ville est si lointaine, la grande Stéphane se sent de plus en plus terrienne. C’est ici sa place. Malgré la rudesse des paysans, malgré les regards méfiants. Cette maison pleine de poussière et d’araignées lui va bien finalement, elle exerce une fascination sur elle qu’elle n’arrive pas à expliquer ».

Le ciel en sa fureur – Adeline Fleury – Éditions de l’Observatoire – Janvier 2024

vendredi 26 janvier 2024

 

Noisette biographique

Les vies rêvées de la baronne d’Oettingen

Thomas Snégaroff


 

« Qui, un jour, se souviendra de moi ? »

 

Paul Éluard aurait écrit qu’il n’y a pas de hasard mais que des rendez-vous. Assurément, cachés dans un bureau, papiers, manuscrit anonyme et trois portraits de Dmitri Snégaroff peints par une certaine Françoise Angiboult attendaient tranquillement qu’une main les découvre un jour. Cette main est celle de l’arrière-petit-fils de l’imprimeur russe : Thomas Snégaroff. Quant à la mystérieuse Françoise Angiboult, elle était tout simplement la « baronne » d’Oettigen qui s’inventait moult vies pour fuir la réalité. Mais qui étiez-vous Hélène d’Oettingen ?

Thomas Snégaroff peint un tableau livresque tout en nuances et en couleurs malgré les nombreuses teintes grises – et carrément noires à partir des années 30 – qui ont jalonné la vie de cette inclassable. Née en Ukraine sous le nom de Miontchinska, la date réelle de naissance et le nom de son géniteur resteront un mystère. Elle se plaisait à dire que son père était François-Joseph… quand on s’invente une vie, autant que ce soit grandiose ! Après une brève union avec le baron et officier du star Otto von Oettingen elle part en France : l’oiseau éprit de liberté ne pouvait se retrouver sous le joug d’un époux. L’argent continue de couler à flots, la belle s’entoure d’amants et de luxe, profitent de soirées interminables entre artistes et rêve, rêve, rêve. Seule échappatoire à ses soubresauts psychiques, à son spleen, à ce désir d’amour tout en quittant ses amants de peur qu’ils s’attachent trop à elle et en souffrent. Du talent, elle en avait à revendre, trop peut-être pour être admise.

Le journaliste retrace ce parcours avec brio et fantaisies entre les frasques d’un Modigliani, la verve d’un Apollinaire et du moderne Survage, entre autres. Toute une époque ! Quant à cette femme, que de paragraphes lumineux pour lui redonner vie, la faire ressurgir de l’oubli. Une réussite.

« Je suis féministe et je ne reconnais pas l’autorité d’un homme ! Hélène, qui ne supporte pas cette distinction factice entre les hommes et les femmes, va encore plus loin : elle n’apprécie pas non plus l’autorité d’une femme sur un homme. »

« Autant Hélène jette les hommes qu’elle a aimés et qu’elle aime encore dans les bras d’autres femmes, autant elle ne veut pas les prendre à d’autres bras ».

Les vies rêvées de la baronne d’Oettingen – Thomas Snégaroff – Éditions Albin Michel – Novembre 2023

mercredi 24 janvier 2024

 

Noisette caribéenne

La femme debout

Catherine Bardon

 


La littérature est une évasion. Certes. Elle est aussi une école perpétuelle, celle où apprend à toute âge, en tout lieu et en toute heure, ce qui a fait, fait et peut-être fera notre monde. Avant nous et après nous.

Ce nouveau roman de Catherine Bardon – souvenez-vous de la saga des Déracinés – nous entraîne à nouveau sur l’île d’Hispaniola, là où se situe une histoire commune mais ô combien conflictuelle entre Haïti et la République Dominicaine. C'est celle d’une femme, trop méconnue et emportée bien trop tôt par la grande faucheuse : Sonia Pierre. Une femme née en République Dominicaine de parents Haïtiens ayant émigré sur l’île voisine pensant y trouver un refuge économique. Hélas, comme des milliers de leurs compatriotes, un enfer les accueille après les promesses d’un travail bien rémunéré comme coupeurs de canne à sucre. Des adultes, des enfants, avec comme épée de Damoclès, le risque de se retrouver apatride dans leur misère incommensurable.  

Très tôt, la petite Sonia surprend par son dynamisme et son esprit éveillé. Si elle partage avec son amie Kerline jeux et espiègleries malgré la désolation ambiante, Sonia semble vouloir apprendre. Grâce au père Anselme, elle va suivre une éducation de la part du missionnaire et dès l’adolescence elle prendra part aux premières révoltes des ouvriers. C’est le début d’une grande aventure de cette femme combative qui la mènera jusqu’aux plus hautes instances internationales et ne cessera au long de sa trop courte vie de défendre les opprimés et porter secours aux victimes des hommes et des éléments.

Catherine Bardon retrace la vie de cette femme exceptionnelle avec une biographie romancée pour relater le sort des habitants de ces deux pays mitoyens balancés entre le pouvoir dictatorial des hommes et le déchaînement des éléments. Le résultat est efficace, brillant, méritoire. Face aux sempiternelles indignations à géométrie variable et émotions éphémères – catalysées par les écrans et la virtualité des échanges – un bon roman sans aucune date de péremption est peut-être le dernier rempart pour s’informer et ouvrir les yeux sur le monde.

Une femme debout – Catherine Bardon – Éditions Les Escales – Janvier 2024

dimanche 21 janvier 2024

 

Noisette corporelle

Insula

Caroline Caugant



Caroline Caugant semble trouver ses sources d’inspiration dans l’un des premiers éléments de la terre, l'eau. Son nouveau roman – après son très remarqué Les heures solaires – est une rivière de mots entremêlés de poésie et de réalisme autour d’un personnage : Line, hôtesse de l'air et survivante d’un tremblement de terre à Tokyo lors d’une escale dans la capitale japonaise.

Line s’envole pour le Japon et son compagnon Thomas, enseignant, est toujours inquiet de la savoir dans ce grand oiseau métallique, lui qui a la phobie des avions. Le lendemain, il voit à la télé les premières images de l’impressionnant séisme survenu quelques minutes plus tôt. Appels en série : où est Line ? Line est une miraculée, retrouvée plus d’une semaine après les premières secousses. La terre l’a rejetée après l’avoir avalée dans ses entrailles. Si physiquement, Line s’en sort bien, son état mental est évidemment bien chaotique. Elle se cherche elle-même, dans ce corps transformée en secousses telluriques. Cauchemars à la chaîne et « tap, tap, tap » ce refrain avec Saki. Une seule chose peut la sauver : partir à la recherche de cette inconnue, aller sur cette île perdue que lui a décrit cette compagne dans le ventre de la terre.

Surprenante histoire que celle d’Insula. Celle d’une reconstruction mais sur un terrain inhabituel, avec narration tout en douceur face à la brutalité su séisme. Une fusion entre la terre et le corps où s'ajoute une Dame nature à la fois dévastatrice – avec l’aide de la main de l’homme – et réconfortante. Survivre à un drame n’est pas chose aisée : la culpabilité – pourquoi moi suis-je encore en vie – et l’onde de retour une fois que le calme est revenu. Là on mesure qu’une crevasse vous sépare entre avant et après. Flash-backs s’entrecroisent comme un pas de deux sur le fil du destin ; un roman comme une toile qui se tisse.

L’eau, la terre, les airs, tout le poumon de la vie dans une série de métaphores nées sous la plume lierreuse de la romancière. 

Insula – Caroline Caugant – Éditions du Seuil – Janvier 2024

mercredi 10 janvier 2024

 

Une noisette, un livre

Deux grands hommes et demi

Diadié Dembelé


« Un homme sur les routes est un homme sans patrie »

Diadié Dembelé – Prix littéraire de la Vocation 2022 – replonge dans l’histoire du Mali avec ce nouveau roman qui est un tour de force sur l’échelle des belles lettres. Le jeune romancier déploie un éventail de mots, d’expressions, de métaphores, de poésie à en faire tourner la tête : c’est beau, subtil, vivant et d’autant plus une gageure que le sujet est grave : l’exil et cette foutue intégration qui veut à la fois tout dire et ne rien dire.

Manthia et Toko sont nés dans un même village au Mali. Leurs vies sont différentes, leurs caractères distincts mais ils se considèrent comme deux frères. Manthia est sous la coupe de son père et travaille sans interruption, une vie de labeur dans cette campagne malienne. Toko vient l’aider de temps en temps. La famille de Manthia a été riche, puissante mais tout est parti de Charybde en Scylla et Manthia, pour pouvoir aider ses parents, doit partir chez un oncle à Bamako où le rejoint Toko. Un oncle qui exploite, des troubles politiques font que Manthia va partir beaucoup plus loin, en France. Toko partira aussi mais séparément. Les deux prennent alors une trajectoire bien différente. Toko s’intègre, obtient des papiers. Manthia s’enfonce chaque jour un peu plus, refuse l’exploitation de ses pairs et des Européens. Depuis le centre de rétention administrative, Manthia raconte à son traducteur sa, déjà, longue histoire et pourquoi il a atterri dans ce centre. Car la tradition orale est un socle en Afrique.

Un roman bouleversant, entre violence et amitié, amour et désamour, espoir et résignation. Avec une parfaite maîtrise de la langue - puisée dans le berceau de l'humanité - le romancier relate avec une incroyable authenticité les us et coutumes maliennes sans fioritures aucune. À coups de plume, il fait exploser le choc des civilisations, les règles et injonctions claniques et le miroir aux alouettes du continent européen.

Deux grands hommes et demi – Diadié Dembelé – Éditions JCLattès – Janvier 2024

 

 

 

mardi 2 janvier 2024

 

Une noisette, un livre

L’enfant de l’ermitage

Claire Cros-Joulia

 


Au milieu des années soixante-dix, un chercheur de renommée internationale, alertant sur les risques climatologiques et écologiques de notre planète, disparaît sans laisser de traces après une plongée au cœur des Cyclades, près de l’île méconnue de Sikinos. Sa jeune épouse Hélène quitte Châteauroux pour aller investiguer sur place après une enquête menée plus que légèrement par la police locale. Charmée par ce petit paradis, elle s’y installe malgré le rejet des habitants. Sauf un. Un tout jeune garçon, passablement sauvage, qui va à sa rencontre dans cet ancien ermitage perdu dans la nature avec vue sur la mer Égée. Progressivement, l’enfant se rapproche d’Hélène qui, en retour, se prend d’affection pour lui. Il est orphelin et seule sa grand-mère malade s’occupe de lui. De loin, une femme tout de noir vêtue les observe…

Un roman qui fait partie de ces livres que nous ne voulons plus lâcher dès les premières pages lues. Un voyage dans les îles – avec quelques retours dans le Berry – des personnages attachants, un feu mari énigmatique, une pointe de thrillesque, un peu de musique avec un goëland mélomane et une immense ode à la nature et ses pouvoirs, notamment ceux des plantes.

L’écriture est d’une rare élégance et donne l’impression que la romancière a enveloppé sa plume dans un tissu soyeux pour caresser les yeux du lecteur jusque dans son âme. Un souffle de fraîcheur et d’humanité dans un monde de brutes.

L’enfant de l’ermitage – Claire Cros-Joulia – Éditions La Bouinotte – Novembre 2023

vendredi 29 décembre 2023

 

Une noisette, un livre

Dans les oubliettes de l’histoire

Priscille Lamure

 


Ami lecteur, vous avez un petit trésor entre vos mains si votre regard se porte sur cet ouvrage. Une couverture passablement angoissante, un préambule presque digne de Dante et ses portes de l’enfer : « Vous qui entrez ici, laissez toute espérance », des nouvelles plus que grinçantes même si la première vous offre un amuse-gueule tout à fait digeste. Les plats suivants le sont beaucoup moins. Et pourtant !

Du Moyen Âge à la fin du XIXe siècle, Priscille Lamure passe en revue des faits historiques souvent mêlés à toutes les croyances et rumeurs populaires qui ne faisaient qu’aggraver le sordide des actes. Dûment documenté, ce livre est un condensé de connaissances et lorsque la dernière page se ferme, on se sent, momentanément, moins bête.

Qui connaît l’origine du jeu de Colin Maillard, de l’existence des vierges folles de Loudun ? Qu’Alma Malher a été – indirectement – à l’origine des poupées érotiques, même si ce sont des Hollandais navigants qui ont créé le concept, au XVIIe siècle, des poupées à usage sexuel ? Le climax est peut-être atteint avec les reliures en peau de femme, une pratique née en Angleterre au XVIIIe siècle et qui s’est intensifiée au XIXe, oui, vous avez bien lu au XIXe. Même si tanner des peaux humaines avait eu quelques précédents pendant la Révolution française aux Ponts-de Cé – sans continuité – la "lubie" de relier un livre avec la peau d’un sein parait démentielle. Sans parler de la morgue de Paris, devenue une attraction populaire où on allait s’y promener en famille… Le sempiternel « C’était mieux avant » en prend un sacré coup dans l’aile !

Cela dit, des moments savoureux vont s’intercaler et une belle ouverture dans ces meurtrières du passé : la réhabilitation de Louix XI.

Instructif et, malgré les apparences, une lecture enjouée. Oui, grâce à la plume de l’historienne : un humour et une virtuosité qui ont la magie de vous entraîner avec enthousiasme dans les pires récits des ténèbres de l’âme humaine. Une voix peut avoir le don de vous faire écouter l’énumération des noms d’un annuaire téléphonique comme un écrit peut vous entourer de lumière dans les souterrains des catacombes !

Dans les oubliettes de l’histoire – Priscille Lamure – Éditions du Trésor – Mai 2021

jeudi 28 décembre 2023

 

Une noisette, un livre,

Arletty, un cœur libre

Nicolas d’Estienne d’Orves

 


La vie d’Arletty, née Léonie Bathiat, est un roman, un destin que nul romancier aurait pu imaginer : en 1898, à Courbevoie, dans une masure, Léonie voit le jour en pleine nuit face à la Seine - mot quasi polysémique pour la future femme de théâtre qu’elle sera. Souffrant de problèmes respiratoires, elle part chez sa grand-mère en Auvergne et y garde, malgré son jeune-âge, un souvenir inoubliable. À peine deux ans plus tard, retour au bercail, ou presque. À Puteaux, dans un appartement un peu plus digne. Adolescente, elle verra son père mourir sous ses yeux lors d’un accident de tramway puis montera sur les planches : un grand théâtre de la vie qui sera la sienne. Jusqu’au jour où la nuit deviendra son seul domaine : fin des années 60, elle perd définitivement la vue.

Pourtant, elle a cru en un « Ciel », celui de son premier amour qui sera happé par le feu de la guerre en 1914. Cet amour platonique restera celui de sa vie et elle ne cessera de penser à cet homme, celui qui aurait pu devenir son mari. En apprenant sa mort, elle s’est jurée de ne jamais prendre un homme pour époux. Ce qu’elle fit. Libre elle a décidé, libre elle mourra.

Sa voix de crécelle et ses répliques dignes d’Audiard lui porteront chance pour trouver ses premiers engagements sur scène jusqu’au jour où le succès et la renommée l’entourent de ses bras avec Fric-Frac. Elle n’aime guère le cinéma mais il faut gagner sa vie. C’est avec lui qu’elle deviendra éternelle, depuis l’Hôtel du Nord jusqu’aux Enfants du Paradis, film qui la marquera pour les difficultés de tournage et sa mise à l’écart lors de la sortie : elle est suspectée de trahison avec l’ennemi. En cause : sa relation passionnée avec Hans Jürgen Soehring, un officier de la Luftwaffe.

Elle n’a jamais pactisé avec le diable et a même pu sauver de ses griffes Tristan Bernard (sauvetage que Sacha Guitry ramenait exclusivement à lui). Beaucoup d’artistes ont eu des soucis avec la période de l’épuration, le fait de jouer pendant la guerre étant synonyme de collaboration. Pourtant, certains y échappent comme Edith Piaf qui, pourtant, faisait plus que chanter du côté de la rue Lauriston… Toujours se méfier des indignations à géométrie variable et des effets de masse.

Jeux de scène, amours plus ou moins fugaces, la ligne d’Arletty a été bien sinueuse pour cette femme restée toujours droite dans ses bottes. Sans fard, avec sa gouaille, son franc-parler, elle se fichait des jugements que d’aucuns portaient sur elle : un cœur en morceaux mais une âme libre.

Nicolas d’Estienne d’Orves a pris les habits de l’actrice pour narrer son histoire, cette biographie se lit logiquement comme un roman, flamboyante comme la couleur garance. Et puis un livre où un écrivain qui énumère les titres d’une pièce dont « L’école des cocottes » et écrit au paragraphe suivant que « le succès est volatil » ne peut être qu’excellent !

« Fleur de pavé, j’ai toujours aimé la vraie nature. Non pas les arbres sous cloche d’un parc ou d’un square, mais la sauvagerie d’une terre indomptée. Lorsque j’achèterai ma petite maison de Belle Île, au début des années cinquante, je passerai des heures à contempler la mer déchirée par le vent. Quoi de plus rassurant que le spectacle des éléments livrés à eux-mêmes, sans cette pudeur que l’homme a toujours imposée aux choses ? Il y a tellement plus de liberté chez les feuilles, les racines, les mousses, les vagues, jusqu’aux nuages ».

« Un être qui a le don de donner la vie ne devrait pas être soldat ».

« Je suis contre toutes les guerres. Comment a-t-on osé parler de guerre sainte ? Le type qui a dit ça est un beau fumier ».  

« La comédie est un art qui ne s’apprend que sur scène, en respirant le même air que le public, en risquant chaque soir un faux pas. D’ailleurs, on a rarement vu un acteur de cinéma faire un malheur au théâtre. Il ne connaît pas les codes. Le cinéma est un art prodigieux, mais reste une illusion ! Le théâtre, en revanche, ne triche jamais ».

« La morale s’arrête devant la raison d’État ».

Arletty, un cœur libre – Nicolas d’Estienne d’Orves – Éditions Calmann-Lévy – Octobre 2023

  Odessa des oiseaux Sophie G. Lucas   Premier roman de la rentrée littéraire 2026 que je pose en noisette sur le blog. Pourtant, il n...