Souvenirs d'un médecin d'autrefois

lundi 25 septembre 2023

 

Une noisette, un projet sciuridérien


Des monuments et des livres

 

 

(Forteresse de Montrond - Photo © Marylène Bigot)

Cette année 2023 est source de très belles surprises pour votre serviteur. Comme celle d’avoir été lauréat de Tourisme et Territoire du Cher pour l’appel à projets KissKissBankBank. Neuf candidats ont été sélectionnés après dossier et interrogatoires musclés (oui, j’exagère un peu) :

·         🚀 Création d’un Battle Kart à Saint-Doulchard – Projet porté par Nicolas Groelly

·         🚀Gîte équestre à Saint-Symphorien – Projet porté par Fabienne Dorléans

·         🚀Découverte des marais de Bourges en canoë – Projet porté par l’association Canoë Kayak Club de Bourges

·         🚀Anaïs Cold Brew – Projet porté par Anaïs Bargallo

·         🚀Création d’un laboratoire de cuisine professionnel à la Cathédrale de Linard – Projet porté par Charlotte Collet et William Rouger

·         🚀La Nuit du Polar – Projet porté par la Bouinotte

·         🚀« Pose » Café – Projet porté par Jimmy Perriault

·         🚀USB Hébergements insolites à Genouilly – Projet porté par Stéphanie Deneux

·         🚀et celui de l’écureuil « Des monuments et des livres »

Depuis avril, nous sommes tous accompagnés par une équipe formée par l’AD2T (Berry Province) et KissKissBankBank qui a veillé à ce nous fassions consciencieusement nos travaux pratiques et nos devoirs à la maison. Je ne vous explique pas la pression subie et la sévérité extrême (j’exagère un peu, bis). Bref, après plusieurs mois de classes en mode commando, chacun va présenter officiellement son bébé le 1er octobre prochain après une conférence de presse à Bourges le 28 septembre.

Tadam, pour celles et ceux qui désirent être aux premières loges, lancement officieux dés demain mardi 26 septembre à 10h00 !

Il suffit de vous inscrire avec votre adresse mail sur la page de pré-lancement, pour la bestiole rousse c’est ici : https://www.kisskissbankbank.com/fr/projects/des-monuments-et-des-livres

Vous découvrirez qui je suis (sous les traits également de ma doublure humaine), pourquoi ce projet me tient tant à cœur, quelles sont mes motivations et pourquoi j’ose demander un financement participatif. Mais, évidemment pour vous remercier de votre générosité, je vous ai préparé de jolies contreparties qui sont toutes en stock en magasin.

Merci déjà du fond de la noisette pour votre participation (en dons et/ou en partages) et je profite de cette annonce pour remercier mes chers et fidèles bipèdes qui me suivent avec assiduité depuis plusieurs années.

Merci également aux écrivains et aux maisons d’édition avec qui je noue des relations très cordiales et qui seront à l’honneur lors de la première programmation en 2024 dans les lieux emblématiques du département du Cher.

Merci évidemment à Béatrice Damade, Ludovic Azuar, Jennifer Desille, Stéphanie Massonat, Nathalie Boccanfuso, Chloé Rapin, Flavien Boucherat, Bastien Doutre, Sandrine Gérard, Sébastien Champault (pardon pour ceux que j’oublie) et Olivier Sanchs.

Grand merci à Martine d’Aligny, présidente de la Route Jacques Cœur, pour son soutien et le partenariat avec la RJC.

Et enfin, merci de merci à mes amis, de loin comme de près, qui m’encouragent, me supportent. Vous êtes trop nombreux pour que je vous énumère tous mais je tiens à nommer deux qui sont des soutiens depuis la première heure : Nathalie Désiré et Gaël Chênet (et ainsi le Berry est réuni avec un 36 et un 18). Gratitude immense.

Je souhaite une chance de toutes les noisettes à mes collègues porteurs de projet, certains, d’ailleurs, se retrouveront avec l’écureuil en 2024. Croyez-moi, tous les projets sont épatants et nous formons une équipe de choc, à cheval, en canoë, en kart électrique, en bien-être, en spiritualité architecturale, en lectures qui méritent de porter un toast avec un cold brew avec une belle photo de famille à l’ancienne !

Panachement vôtre 🏰📚

 

 


 


dimanche 24 septembre 2023

 

Une noisette, un livre


Ma maîtresse a fait un burn-out

Valérie Michel

 


Valérie est un bon « petit soldat » comme elle se nomme. Ne comptant pas ses heures, sa vie est son travail. Parce qu’elle s’estime chanceuse d’en avoir un, parce qu’elle aime travailler et qu’étant seule elle ne peut compter que sur elle-même. Sauf qu’un jour, son corps commence à émettre des bulletins d’alerte. Peu importe, elle continue. Le burn-out va la rattraper et la faire tomber. Un long chemin s’ouvre, parsemé d’obstacles, pour se reconstruire.

Lorsqu’enfin elle recouvre la santé, elle se met à écrire. Partout. Peut-être même à la façon d’un Paul Eluard sur les oreilles, non pas de son chien, mais de son chat. Un chat nommé Oscar qui va l’aider à ne pas tomber plus bas que terre, qui va mettre sa patte dans l’encrier pour exprimer ses craintes et décrire le comportement de sa maîtresse.

Un récit excessivement émouvant sans aucune trace de victimisation. Valérie Michel estime l’écriture comme une catharsis et, également, un moyen d’aider les autres. Son témoignage fort apporte un réconfort et un espoir. Croquette sur le livre, les passages où son chat raconte à sa façon apporte de la légèreté au récit.

« Depuis qu’elle est malade, mes nuits ne sont plus les mêmes. J’ai le sommeil léger, je m’autorise de nombreuses promenades nocturnes. Je me place dans trois endroits différents, trois points stratégiques. Je suis un vrai « bodyguard » ! Elle se couche. Je me roule en boule sur l’édredon rose, celui qu’elle a installé au bout de son lit. J’aime sa texture, un tissu doux, sur lequel je peux me prélasser, dormir, rêver. La lumière éteinte, je me rapproche doucement de ses pieds ou me glisse dans le creux de ses jambes ; je deviens un petit coussin chauffant, une source de réconfort. Au milieu de la nuit, je me réveille, pars en balade dans l’appartement, le temps de me rafraîchir d’un peu d’eau et d’avaler une petite croquette ou deux, me voilà de retour dans la chambre. Je m’assois sur sa table de chevet et l’observe. Avant, c’était mon poste du matin, au moment où la boîte au son bizarre la réveillait ! J’étais très rigolo, je venais lui donner un grand coup de patte sur sa joue ou son nez, afin de vérifier qu’elle était bien réveillée ! Aujourd’hui je respecte son sommeil, son besoin de repos. Ma vision de chasseur me permet de constater combien son visage est toujours tendu ».

Ma maîtresse a fait un burn-out – Valérie Michel – ISBN 97983394660764  

🐈🐈🐈Site de Valérie Michel sur le burn-out

 

jeudi 7 septembre 2023

 

Une noisette, un livre 


L’Éditeur

Capucine Ruat

 


« La vie et rien d’autre »

 

Le titre et la couverture résument déjà le livre. Une fonction, une couleur. Jean-Marc Roberts écrivait et éditait. Il est le créateur de la Collection bleue chez Fayard, déménagée ensuite chez Stock. Discret, archétype de l’anti-égo, Capucine Ruat rend hommage à cet homme incroyable disparu bien trop tôt, à seulement 58 ans en mars 2013, au dernier jour du Salon du livre de Paris.

Jean-Marc Roberts, être inclassable comme on les aime, se fichait de ce que les autres pouvaient penser de lui ; fidèle à ses opinions, il n’avait qu’un souhait : faire connaître ses auteurs sans tomber dans l’entre-soi, sans courber l’échine.

L’autrice et éditrice – qui a fait ses classes aux côtés de l’homme en bleu – remonte le temps avec quelques dates clés qui ne sont, en rien anodines : 1958, 1995, 2009, 2013… Elle fait preuve d’une immense humilité en racontant ses années professionnelles avec Jean-Marc Roberts avec un souci du détail qui laisse le lecteur pantois.

« Lire, publier, défendre, faire connaître », c’est le titre d’un chapitre et c’était l’une des devises de Jean-Marc Roberts, une phrase prononcée en 1975 face à Jacques Chancel dans la cultissime émission « Radioscopie ». Au diable l’édition qui ne veut faire que du chiffre, lui il veut désacraliser le milieu, faire souffler un vent nouveau où les audaces sont permises. Il s’adapte aux auteurs, à leur univers, renverse le rapport de force jusqu’à dire que c’est uniquement l’éditeur qui est responsable d’un insuccès !

Jean-Marc Roberts semble être entré en littérature comme d’aucuns entrent en résistance, pour que l’écriture transgresse, pour que l’écrivain s’exprime sans contraintes. Grandes lignes et petites phrases alternent dans cet éloge posthume aussi touchant qu’instructif et qui permet d’avoir une vision intime de l’homme. Pudeur scripturale pour peindre haut en couleurs le portrait de cet éditeur tout en décrivant, également, les coulisses de l’édition : ouvert sur le monde mais parfois trop enfermé dans son propre univers.

« Écrire c’est parler à quelqu’un ». Mission réussie puisque ce livre est un discours qui semble avoir été écrit pour soi.

« Jean-Marc a trouvé sa couleur depuis qu’il a créé sa série. La liberté, la liberté de peindre le monde en bleu, la liberté de ne demander son avis à personne. Jean-Marc est l’homme en bleu ».

 L’Éditeur – Capucine Ruat – Éditions Phébus – Août 2023

lundi 4 septembre 2023

 

Une noisette, un livre


Le pavillon des oiseaux

Clélia Renucci

 


Mais qu’est-ce donc ce pavillon des oiseaux ? Un refuge ornithologique ou bien un espace pour roucouler ? Un titre qui gazouille, titille la curiosité et entraîne le lecteur à Rome à la fin de la Renaissance où luttent deux familles pour le pouvoir suprême : les Farnèse et les Médicis.

Clélia Farnèse, fille illégitime du cardinal Alessandro Farnèse aura un destin tragique, celui d’une femme qui se veut libre et rebelle face au pouvoir des hommes. Enlevée à sa mère alors qu’elle n’est qu’un bébé, Clélia va grandir dans une éducation stricte mais entourée de l’amour d’un père. Un père qui se révélera intransigeant dans « sa » morale pour prendre le pouvoir à Rome, espérant qu’une fumée blanche le désigne un jour chef suprême des catholiques.

Mariée d’office selon les us et coutumes, elle aime néanmoins son mari, le baron Cesarini, et… le meilleur ami de son époux qui n’est autre de Ferdinand de Médicis devenant son unique amant. Liaisons extraconjugales acceptées – même encouragées – quand cela vient d’un homme, vilipendées lorsque c’est une femme qui met un coup de canif dans le contrat de mariage. Point de réseaux sociaux à la Renaissance mais les avvisi excellaient dans l’art de la calomnie.

Clelia Renucci nous emporte encore dans les vestibules italiens de la Renaissance alternant entre rivalités, complots, débauches et douceurs artistiques. Cela dit, la force de son roman réside dans le personnage de Clélia Farnèse, un portrait éblouissant de femme avant-gardiste voulant clamer son indépendance. Roman historique pas excellence – sans tomber dans un cours magistral – d’aucuns auront un cœur palpitant à suivre la vie – parfois romancée – de la belle Clélia. Roman divertissant, baigné d’art et de culture, le plaisir est grand de retrouver cette sensibilité italienne qui avait marqué le premier roman de l’autrice « Concours pour le paradis ».

Le pavillon des oiseaux – Clelia Renucci – Éditions Albin Michel – Août 2023

mardi 29 août 2023

 

Une noisette, un livre 

Panorama

Lilia Hassaine


 

« À force de liker, on ne saura plus s’aimer »

 

Tout commence en 2029 lorsque l’influenceur Julian Gomes plante un couteau dans la gorge de son oncle. Pour se venger des viols - non condamnés pour cause de prescription - subis pendant l’enfance. Incarcéré, des milliers de citoyens réclament sa libération, des émeutes éclatent dans tout le pays. Un climat insurrectionnel s’installe, la « Revenge Week » devient virale avec le hashtag qui passe en boucle sur les réseaux sociaux, chacun se vengeant de son côté : on défenestre son patron, son voisin, on élémine un responsable d’une marée noire, un pédophile, des parents maltraitants. Chaque assassinat est filmé et liké en ligne. L’avocate de l’influenceur, qu’elle réussit à faire libérer, lance son mouvement : « Transparence citoyenne » avec une pétition pour un nouveau modèle de gouvernance. Démantèlement générale des institutions, les lois et les décisions de justice seront votés par le peuple sur Internet et, via l’idée de l’architecte Viktor Jouanet, tout devra être transparent, ne rien cacher. Assainissement moral et sécurité optimale pour le bien de tous.

Vingt ans plus tard, tous les murs ont été abattus, désormais les maisons, les institutions restantes sont en verre ; il reste juste un léger cache pour les toilettes et une espèce de lit sarcophage se referme pour les ébats amoureux à condition d’avoir appuyé sur le bouton « bon pour accord charnel ». La sécurité est totale, tout se voit, tout s’entend. Une bulle de verre où nul ne peut souffler le moindre secret. Existent encore quelques quartiers plus à l’ancienne avec des murs mais ce sont des citoyens qui n’ont droit à rien, juste du mépris de ceux qui acceptent d’être sous cloche.

Parmi ces habitants, Hélène vit dans la transparence absolue avec son mari David et leur fille Tessa. Ex-commissaire de police, elle est devenue gardienne de protection. Sauf qu’elle reprend du service lorsque plusieurs membres de la même famille disparaissent. Personne ne semble avoir vu quelque chose. Des soupçons se portent sur un proche qui vit dans le ghetto. Il est suspect : il refuse l’ordre de la transparence, du bien-être et… aime les livres anciens.  

Lilia Hassaine renoue avec la fable après son magistral « L’œil du paon » dans une version encore plus engagée, plus étourdissante. Une contre-utopie écrite par une plume en forme olympique et qui vous fait avoir la chair de poule. L’autrice interroge la société, nos comportements, les réactions sur les réseaux sociaux, l’emballement pour les faits divers, l’esprit procédurier, la vindicte des tribunaux populaires sur Internet, l’indignation à géométrie variable, les jugements à l’emporte-pièce, la réécriture de ce qui n’est pas au goût du jour, la calomnie rampante, l’étendard de la loi du Talion pour ne citer que ces quelques verrues faisant plonger une nation dans le gouffre de la vésanie et de la contre-démocratie tout en prônant exactement le contraire.

Nombreux sont les auteurs qui dénoncent les dérives de notre temps mais rares sont ceux qui le font avec autant de noblesse que Lilia Hassaine ; pour paraphraser Françoise Sagan, ce n’est pas parce que la vie n’est pas élégante qu’il faut l’écrire comme elle. Lilia Hassaine dénonce, interpelle, se rebelle mais sans haine, sans violence, sans mélanger un quelconque parti politique. Elle met en garde contre l’extrémisme sans tomber elle-même dedans. L’art de la nuance se perd, la jeune écrivaine la réhabilite avec honneur.

« La maison est spartiate. Un vieux frigo, pas de table basse, pas de vitrécran ni de télévision, des fauteuils en cuir craquelé, patiné, une bibliothèque dont je ne peux décrocher mon regard. En ville, elles ont peu à peu disparu des intérieurs. On préfère désormais les tablettes numériques, plus légères, plus pratiques. Surtout, elles permettent de lire la dernière version en date d’un ouvrage : depuis que les auteurs peuvent retoucher leur texte après publication, le livre n’est plus cet objet poussiéreux, figé dans le passé, il évolue, s’adapte à l’époque. Les maisons d’édition ont même recruté des modérateurs professionnels, chargés de retravailler et de nettoyer certains passages à la place de l’auteur. Trois versions d’un même ouvrage (une version brute, pour les universitaires, une version abrégée, pour les impatients, et une version normalisée, pour les plus sensibles) sont aujourd’hui disponibles grâce aux nouvelles tablettes ».

« J’avais cru les belles parleuses, celles qui se piquaient de sororité et de bienveillance alors qu’elles s’enrichissaient sur le dos de mes complexes d’adolescente ».

« J’allume mon smartphone et je ne sais plus ce qui est vrai. Peu importe. Ce qui compte c’est que ça circule. Les flux. Les tendances. Se laisser influencer par ses propres idées. L’algorithme nous approuve, entretient nos croyances, nous conforte dans nos choix. Je partage des articles, des posts, pour évangéliser mes amis, ma famille. Je partage sans débattre. Ne pas communiquer, pour ne pas évoluer. Échanger, pour ne surtout pas changer ».

Panorama – Lilia Hassaine – Éditions Gallimard – Août 2023

dimanche 27 août 2023

 

Une noisette, un livre


La peau sur la table

Marion Messina


 

« Dans cette civilisation du faux-semblant, l’homme sain est condamné à l’asile »

 

Destins croisés dans une France qui brûle, au propre comme au figuré. Un étudiant s’immole par le feu devant l’Assemblée nationale. Le pays s’enflamme, le gouvernement ne cesse d’utiliser les éléments de langage pour masquer la vérité. Si l’étudiant s’est suicidé c’est pour des causes multiples... sachant que des enfants de hauts dignitaires sont responsables de son geste.

Dans ce lot des révoltés ou désabusés, figurent Sabrina, mère célibataire et institutrice au bord de la crise de nerfs, Paul, universitaire devenu boucher dans la campagne ardéchoise, et, Aurélien, un paysan au bord de la faillite pour refuser l’agro-industrie et anéanti par les complexités administratives. Certains vont se rencontrer, lutter mais existe-t-il encore un espoir dans cette France qui a perdu toute âme humaniste…

Une dystopie percutante qui ne peut qu’interpeller, qui souligne toutes les dérives d’une société et qui – dans la réalité – est loin de ne concerner que la France. Le progrès est décrié dans toute sa folie et bien malheureux sont celles et ceux qui refusent de jouer les chimpanzés de service ! Phrases incisives se mêlent aux descriptions de la communication « d’En Haut » avec une écriture réussie et non hachée comme on en retrouve parfois pour ce genre de sujet. Le seul bémol est le ton un peu extrémiste du récit mais qui répond à des situations extrêmes.

« Le gosse Brunet serait vivant pour une chambre d’étudiant un an de plus. On vante le libéralisme à l’américaine, la liberté de mener sa barque mais le modèle émergent est un hybride de laisser-faire et de despotisme administratif – on reste de grands enfants levant le doigt pour demander la permission d’aller pisser ».

« Élodie et son époux prouvent qu’il existe encore des couples réellement mariés qui se considèrent liés par leurs vœux en public, qui n’ont pas vécu leurs noces comme une fête ou un spectacle ».

La peau sur la table – Marion Messina – Éditions Fayard – Août 2023

mercredi 23 août 2023

 

Une noisette, un livre

 

La reine aux yeux de lune

Wilfried N’Sondé

 


L’histoire que raconte Wilfried N’Sondé est d’autant plus triste que c’est une histoire vécue au XVIIe siècle au royaume du Kongo. Une histoire d’une jeune fille qui voulait porter un message d’union, de paix, d’amour et porter secours à tous les opprimés. Certains la considèrent comme une Sainte Vierge, d’autres vont la cataloguer comme sorcière.

La venue au monde de ce bébé aux yeux de lune est déjà une tragédie : sa mère et sa sœur jumelle ne survivent pas. Elle est prise en charge par Ma Louisa, la doyenne de Sao Salvador avec l’accord de son père dévasté. Mais, l’accoucheuse du nom d’Appolonia a vu aussitôt que cette fille ne serait pas comme les autres, elle s’appellera Kimpa Vita. Un destin court et intense dans un royaume déchiré entre les Bakongos et les Portugais.

Un roman court mais intense qui apporte une vision poétique – grâce à la délicatesse de la plume – et une approche historique de cette région d’Afrique toujours empreinte de violences ; sous-sol regorgeant de matières rares… Contrairement à ce que veulent faire croire certains nostalgiques de la colonisation, les écoles existaient avant l’arrivée des occidentaux : « Les Portugais rasèrent aussi l’école bâtie cent cinquante ans plus tôt par l’illustre roi João Ier pour éveiller la jeunesse aux savoirs du monde. Avec cet édifice disparurent le symbole et la fierté d’un royaume qui entendait instruire ses sujets ».

Beaucoup de philosophie teintée de réalité. De triste réalité. Le combat de Kimpa Vita a été vain. Même ceux qui la soutenaient dans cette voie de la réconciliation ont fini par prendre les armes et commettre les mêmes atrocités que les agresseurs. En y prenant autant de plaisir ! Les siècles continuent à avancer sans jamais une accalmie sur le front de la violence, les guerres rongent le monde ; depuis la guerre de Troie, les hommes s’acharnent à se combattre pour un bout de territoire, pour de l'argent, pour une conquête quelconque. Qui veut mener une autre politique est refoulé : traiter de fou dans le meilleur des cas, envoyé ad patres dans le pire. Ces hommes « les seuls êtres capables de voir une catastrophe approcher et de s’y précipiter avec enthousiasme ».

La jeune et désabusée Kimpa, songe à l’ingratitude, à ceux qui profitent d’elle pour s’octroyer un statut ou une reconnaissance, réclament de plus en plus d’efforts de sa part et souhaitent même sa mort pour brandir l’étendard du martyre et se réclamer héritiers de sa pensée : « À la manière des anges du paradis, j’aurais préféré gagner la paix par l’amour du prochain, convaincre et séduire plutôt que de soumettre par les armes ».

La reine aux yeux de lune – Wilfried N’Sondé – Éditions Robert Laffont – Août 2023

lundi 21 août 2023

 

Une noisette, un livre

 

Les guerres précieuses

Perrine Tripier

 


 

« Il est des portes dont le bruit quand on les pousse est comme un cri du temps qui brise encore l’oubli ». Perrine Tripier a poussé une porte, une porte magistrale sur le temps qui passe. Inexorablement.

Isadora Aberfletch se retrouve contre son gré en maison de retraite. Elle a dû abandonner sa MAISON qu’elle a personnalisée au maximum, à qui elle a tout donné et à qui elle s’est sacrifiée refusant même de convoler en justes noces, l’amour qu'elle porte à sa demeure étant plus grand. Quelques effluves de Tara et de Scarlett O’Hara remontent forcément à la surface…Entre les quatre murs de sa toute petite chambre, elle repasse le film de sa vie au fil des quatre saisons, en commençant par celle de l’été. Ces étés qu’elle aimait tant, avec ses parents, son frère et ses deux sœurs, ses cousins… une famille unie malgré les quelques divergences. Chacun grandit, vieillit avec ses doutes et ses envies. Isadora n’a qu’un seul but ; rester à jamais dans sa MAISON, dans sa chambre avec le lit de sa sœur chérie Harriet, faire craquer le parquet, partir à l’aventure dans le jardin et vers les bois où murmure l’eau d’un lac presque caché sous la canopée. Loin de tout, loin d’un monde qu’elle abhorre.

Quel roman et, surtout, quel premier roman ! Perrine Tripier, à seulement vingt-quatre ans, réussit un tour de force en s’immisçant dans l’esprit d’une dame âgée. Le résultant est touchant au plus au point. Même si Isadora est parfois acariâtre et passablement égoïste, on s’attache à ce personnage qui est tout sauf superficiel et fait honneur aux empreintes générationnelles, à ce que les murs d’une maison peuvent transmettre. Si le fond est d’une grande force humaine – enveloppée de mélancolie – la forme est baignée d’odes aux arbres par une plume transformée en feuille volant sur la beauté de la nature. Giono semble si proche…

Un très grand roman sublimé par une écriture lyrique : harmonie des lettres pour exalter la noblesse des sentiments.

« Ne demandez pas aux vieillards de se réjouir de la nuit qui tombe »

Les guerres précieuses – Perrine Tripier – Éditions Gallimard – Janvier 2023

Livre lu pour le Prix Orange du Livre 2023 et le Prix de la Vocation 2023

 

 

dimanche 20 août 2023

 

Une noisette, un livre

 

Incendie blanc

Antoine Catel

 


« La petite sœur avait vieilli bien avant de grandir »

Cette phrase située dans l’incipit exprime déjà tout. On songe à ces photos d’enfants disparus et qui ont des yeux d’adulte, où la couleur de l’iris se mélange aux ombres de la tristesse. Comme s’ils savaient inconsciemment que leur vie serait de courte durée et qu’ils ne franchiraient même pas la trentaine voire bien avant…

Petite sœur – je vous laisse découvrir son prénom – n’a pas survécu au mirage blanc, un mirage dévastateur qui enflammera son corps et arrêtera subitement son cœur, brûlé à la fois par les stupéfiants et les révoltes intérieures.  

Petite sœur est brillante, intelligente, belle, amoureuse des arts et des hommes. Étudiante en médecine elle ne franchira pas le doctorat, la grande Faucheuse étant passée par la case cocaïne. Petite sœur est aimée de tous mais la violence surgit dans sa famille après la mort de son père. Être sensible qui ne supportera pas ce monde qui l’entoure, son refuge sera d’enfiler des rails de cocaïne et plus rien ne l’arrêtera, même les séances de désintoxication. L’addiction est une maladie.

Grand frère est dévasté, culpabilise. L’écriture est cathartique. Il nous raconte sa petite sœur avec une tendresse infinie, une poésie absolue sur fond de Tristesse de Chopin – elle jouait du piano – peut-être parce que « seule la musique agite un peu le lien endormi des âmes avec le réel ». Cette petite sœur si lumineuse – « Elle était une palette de peintre quand, le dimanche, elle revêtait ses robes de toutes les couleurs » - perdue dans le crépuscule de l’artificiel.

Une sublime déclaration d’amour filial post-mortem, une vaste réflexion sur la toxicomanie et son emprise.

Incendie blanc – Antoine Catel – Éditions Calman-Lévy – Janvier 2023

Livre lu pour le Prix de la Vocation 2023

jeudi 10 août 2023

 

Une noisette, un livre

 

La Borne – Histoire & Patrimoine

Jean-Pierre Gilbert

 


À la fois dans le Berry et en Sologne, le village de La Borne – un hameau entre Henrichemont et Morogues – est devenu une référence internationale pour la poterie de grès. Les origines de cette tradition potière remonte au XIIIe siècle (le plus ancien four à Achères) mais c’est l’arrivée de Sully qui va considérablement modifier le destin de ce village avec la création d’une nouvelle ville : Henrichemont. Le petit royaume du Berry – Principauté de Boisbelle – idéalement situé au milieu des forêts et sur une terre argileuse, est acheté par le grand Sully à Charles de Gonzagues va voir sa création artistique prendre de l’ampleur, Sully désirant la prospérité sur ses terres.

Retournant dans le giron du royaume de France, le village de la Borne connait un nouvel essor au XIXe siècle grâce à l’inspiration de Marie Talbot – Jeanne Brûlé de son vrai nom – qui par ses créations va faire de la poterie un art populaire.

Jean-Pierre Gilbert offre un très bel ouvrage, richement illustré, à la fois historique et touristique puisque c’est également un guide pour connaître l’ensemble des ateliers actuels et se repérer dans ce village qui paraît hors du temps.

Très bien construit, le livre propose également un historique des lieux, des explications techniques, des anecdotes et souvenirs et une galerie des personnalités – Armand Bedu, François Guillaume, Jean Lerat, Vassil Ivanoff – qui ont fait et font de La Borne un lieu incontournable pour tous les amoureux de l’art et des balades culturelles.  

Parce que La Borne c’est aussi Neuvy Deux Clochers avec la Cathédrale de Jean Linard – qui a été céramiste à La Borne – la Tour de Vesvre, puis, Morogues, la Chapelle d’Angillon, Menetou-Salon – son château et son vignoble, Sancerre… sans oublier la forêt qui accueille le visiteur sous la canopée.

Une bibliographie indique les ouvrages de référence à consulter et, désormais, avec ce livre et Jean-Pierre Gilbert comme guide, vous pouvez, sans hésitation aucune, porter vos pas dans ce Berry si riche d’histoires et d’art.

La Borne – Histoire & Patrimoine – Jean-Pierre Gilbert – Préface de Jean Pascaud – Éditions L’Alandier – Octobre 2019

 

dimanche 6 août 2023

 

Une noisette, un livre

 

Les dames du douar

Amal Chkili

 


Les romans autour d’histoires familiales sans réels rebondissements sont parfois soporifiques voire insipides. Celui-ci autour de ces dames du douar est tout le contraire et fait d’Amal Chkili une autrice de toutes les promesses.

Malak et Kaoutar sont sœurs et l’une d’elle – Malak – raconte leurs débuts dans un village marocain, éloigné des villes et de toute modernité, entourées de leurs famille et amis. Kaoutar, lasse de cette vie rudimentaire ne songe qu’à aller en ville, elle sera exaucée et partira comme employée dans un foyer bourgeois de Marrakech. Quelques années plus tard, le père est contraint d’envoyer Malak dans une famille aux conditions similaires. Seulement, l’accueil sera bien différent, loin de la vie idyllique connue par Kaoutar.

Au fil des anecdotes, le lecteur s’immisce progressivement au sein de cette famille et hume la société marocaine des années quatre-vingt à nos jours avec forcément beaucoup d’empathie. Chaque expérience est un chemin de vie, chaque chemin de vie est une expérience et le poids des traditions est omniprésent : les femmes demeurant les piliers du foyer mais sous la domination de l’homme. La religion est représentée dans son plus bel éclat avec une bienveillance qui fait chaud au cœur. 

Un récit à découvrir sans tarder avec cette sage philosophie : à quoi bon remuer le vécu d’un passé douloureux qu’il est impossible à changer…

 Les dames du douar – Amal Chkili – Éditions L’Harmattan – Juin 2023

►Sélectionné pour le Prix de la Vocation 2023

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