Noisette
historique
Colditz, la forteresse d’Hitler
Ben
Macintyre
Chaque livre
du journaliste et historien britannique Ben Macintyre est une source d’informations
écrite avec un souffle romanesque malgré la véracité des faits, il est
véritablement le John le Carré du document, le célèbre romancier qualifiant
d’ailleurs Ben Macintyre de meilleur auteur du roman d’espionnage !
Colditz,
située en Saxe, abrite un château du XI° siècle surplombant une colline et
d’aspect, disons, sévère. Cette configuration gothique ne pouvait que plaire au
maître du III° Reich pour y enfermer les prisonniers de guerre les plus
récalcitrants. Mais attention, par n’importe lesquels, seulement les hauts
gradés avec quelques ordonnances pour les servir… ennemis du Führer mais avec
le respect de leur statut et de la Convention de Genève sur les prisonniers de
guerre (1929) bien loin des camps de travail.
Véritable
melting-pot – Anglais, Polonais, Français, Néerlandais, Indiens… puis ensuite
Américains, parfois même, lieu de carnet mondain pour la célébrité de
quelques-uns comme le neveu de Winston Churchill, Giles Romily, ou le fils de
Léon Blum, Robert Blum – où les prisonniers gardaient la fibre de l’évasion.
Certains réussirent, d’autres pas mais chaque évasion était planifiée
minutieusement avec une prouesse qui dépasse l’entendement. Puisque la
forteresse était maintenue dans une surveillance extrême et même renforcée lors
de chaque tentative ou succès d’évasion. Ces officiers n’étaient pas que des
fins stratèges et de vaillants combattants, leurs mains avaient du génie, leur
cerveau imaginatif au plus haut degré.
Ben
Macintyre ne se contente pas de narrer les détails des évasions, il fait entrer
le lecteur au cœur de la forteresse devenue prison mais lieu de vie, ou plutôt
de survie, de ces hommes. Sont créées des distractions – théâtre, musique,
sport – et quelques promenades hautement encadrées parfois à l’extérieur. Mais
ce que veut faire ressortir l’auteur c’est que l’enfermement n’entraînait pas
de portes closes aux mentalités respectives : le statut social se devait
d’être respecté – genre on ne mélange pas les torchons avec les serviettes, les
officiers d’un côté, les ordonnances de l’autre avec un régime bien différent
(comme en témoigne l’odieux Douglas Bader avec son ordonnance Alex Ross, même
la guerre terminée) et où l’antisémitisme et le racisme rampaient dans les
rangs. Les prisonniers juifs français bien qu’étant officiers furent envoyés
dans un grenier ghetto à la demande des… Français non Juifs !
« De
nombreux britanniques furent choqués et consternés de découvrir que certains
Français partageaient l’antisémitisme des Allemands. Les Français étaient déjà
divisés, comme la France elle-même, entre ceux qui étaient impatients de
rejoindre de Gaulle pour combattre les nazis, et ceux qui soutenaient le régime
de Vichy (…) Airey Neave était particulièrement indigné par le bannissement des
Juifs français. Pour montrer leur solidarité, les Britanniques invitèrent
ostensiblement les bannis à dîner dans leur mess ».
Cependant
les Anglais de Colditz n’ont eu guère de scrupules à rejeter l’un des rares
officiers indiens : Birendranath Mazumdar qui n’était pas au bout de ses
peines avec les tentatives d'Hitler de le récupérer politiquement par rapport
à la domination britannique en Inde, d'autant plus que Mazumdar était nationaliste.
Mais il renfermait au plus profond de lui-même une dignité inébranlable, une
leçon apprise de son père « devoir, loyauté, moralité, sincérité ».
Ce qu’il adopta et refusa tout basculement avec les nazis. Ses concitoyens le
soupçonnaient pourtant d’avoir trahi Sa Majesté et le loyal Mazumdar se
retrouva banni de tous, complètement isolé à Colditz « L’indien de
haute caste était devenu un intouchable » Évadé en 1943, il traversa
la France avec un compatriote, furent aidé du Loiret au Jura en passant par le
Cher et maintes fois accueillis remarquablement dans des fermes sur leur passage. Mais une fois en Suisse, ses mésaventures étaient loin d’être
terminées, même après la guerre.
Du côté des
Allemands, c’était plutôt la division, comme l’a souligné le
« Leutnant » Reinhold Eggers : « Nous ne formions pas
une équipe harmonieuse ». Eggers, le « Kommandant » Schmidt
n’étaient pas partisans du nazisme, refusaient le salut nazi, alors que
d’autres comme le « Hauptmann » Paul Priem baignait dans un fascisme
notoire et auraient voulu imposer une discipline bien plus mortelle. Le cours
des choses bifurqua après le débarquement en Normandie et après 1944 jusqu’à la libération de la forteresse le 16 avril 1945 par les Américains. Ces
prisonniers qui avaient imaginé mille et un scénarios pour filer à l’anglaise,
devaient désormais se battre encore contre leurs geôliers pour rester
enfermés : la déroute allait bon train mais les nazis allaient lutter
jusqu’au bout en prenant Colditz ! La résistance s’amplifia avec l’aide
d’une partie de la population locale – dont une jeune femme, Irma Wernicke,
assistante du dentiste de la ville et maîtresse du pilote tchèque Cenek
Chaloupka (probablement l’unique liaison parmi les prisonniers), et ce, malgré
les bombardements américains intensifs sur la population.
Ce livre est
bien loin du mythe de Colditz entretenu par de longs métrages et quelques
écrits plus ou moins rocambolesques. L’auteur n’oublie pas d’évoquer
l’autre prison, « Aussenkommando 24 », bien moins connue, véritable
camp d’extermination réservé aux juifs hongrois, la plupart venant de
Buchenwald et condamnés à mort par le travail dans des conditions
insoutenables.
Colditz,
la forteresse d’Hitler – Ben Macintyre – Traduction : Richard Robert –
Éditions Pocket – Septembre 2024 (Première édition française publiée en mars
2023 aux éditions Alisio)